Jongler | Revue de Martin Richet


"Tout ce qui est agi par le sujet entre dans son comportement opératoire, mais sous des formes et avec des intensités très différentes suivant qu’il s’agit de pratiques élémentaires et quotidiennes, de pratiques à périodicité plus espacées ou de pratiques exceptionnelles." André Leroi-Gourhan (Le geste et la parole).

"Les revues, c’est possible ?" Barrett Watten (Jongler #1).


Photo : Gertrude Stein.

Jongler est la revue que le poète et traducteur Martin Richet a lancée le 3 février 2015. Elle se présente sous la forme d’un fichier pdf diffusé par email à une liste de destinataires volontaires mais cachés.

Martin Richet signe toutes les traductions de ce bulletin étoffé (une centaine de page) au sommaire duquel on retrouvera Gertrude Stein (qui ouvre et ferme la série), John Ashbery, Joseph Ceravolo, Robert Creeley, Leslie Scalapino, Philip Whalen, Robert Grenier, Barrett Watten, Larry Eigner, Lyn Hejinian, Ron Silliman ainsi qu’une étonnante anthologie du blurb.

Fruit d’un travail minutieux (de recherche, de traduction, de construction), Jongler frappe aussi par la légèreté du dispositif et les qualités intrinsèques de son instrument. Par instrument nous entendons, à l’instar de Robert Duncan (cf. le texte de Duncan que Martin Richet place en regard de sa traduction d’Aram Saroyan, qu’il adresse aux abonnés en manière de premier bonus à Jongler #1 [1]), comment un usage instruit la main de celui qui le pratique. Comment la réalité d’un dispositif technique et l’usage qui en découle imposent un nouveau cadre de perception et d’action. Chez Larry Eigner ou Aram Saroyan, c’est la machine à écrire qui acquiert, à travers l’usage qui en est fait, une valeur exploratoire qui module l’écriture. Ou, comme l’écrit Lyn Hejinian : "La graphie véhicule l’esprit du moment et bien d’autres choses encore" (extrait de La Fataliste, Jongler #1).

Revue mail, Jongler touche les lecteurs à l’endroit précis où ils se trouvent. En s’appuyant sur l’usage du mail, Martin Richet s’inscrit dans une tradition, celle de la revue épistolaire. Mentionnons par exemple L’In-plano que Claude Royet-Journoud posta en 1986, quotidiennement et pendant six mois, à plusieurs centaines d’abonnés. La revue se présentait sous la forme d’une feuille A4 photocopiée recto-verso. Chaque jour un texte/poème, émanant de la machine à écrire (ou plus rarement de l’ordinateur) d’un auteur, était transformé par Claude Royet-Journoud en numéro de revue. L’opération consistant à titrer et à numéroter à la main, à agrémenter de dessins et de collages, puis à photocopier, mettre sous enveloppe et poster. L’original, c’était le feuillet rehaussé manuellement. La revue, sa copie sous enveloppe [2].

Franchissant une nouvelle étape, Jongler fusionne les moyens de production et de diffusion. Le support devient aussi véhicule. La revue existe dans le phénomène même de sa réception, la boîte.

Martin Richet n’en est pas à sa première tentative de hacking cérébral par voie mailée. De 2002 à fin 2003, il a envoyé électroniquement des traductions de poètes américains, parmi lesquels figuraient déjà Gertrude Stein, Larry Eigner, John Ashbery, Charles Bernstein ou encore Robert Grenier [3]. Douze ans plus tard, les obsessions sont les mêmes. Le traducteur offre à la lecture, avec la même obstination, des auteurs et de textes indispensables.

Chacun mériterait qu’on s’y attarde. Nous pouvons tenter de tracer littéralement la diagonale qu’emprunte une lecture avide, pressée aussi de re-lire. Sur le chemin nous croiserions des chiens, des oiseaux, des léopards, l’animalité sous toutes ses formes, l’enfance, la sexualité, beaucoup d’eau, des cristaux & Washington.

Ça commencerait par le théâtre renversé de George Washington de Gertrude Stein et se poursuivrait par un QCM formaliste de John Ashbery. Une arche textuelle de Joseph Ceravolo se profilerait, bestiaire délayé que viendrait éclairer la narration subjective de Robert Creeley. Les rites de passage et jeux sexuels de Leslie Scalapino introduiraient à l’examen méthodique des conséquences critiques de l’énoncé « Je vois un oiseau » par Philip Whalen. Puis se déposeraient 20 phrases de Robert Grenier, la perception commencerait à fuir sur partitions glissantes jusqu’au poème en forme de bulletin météo giratoire signé Larry Eigner et titré Prémonition. Un texte de Barrett Watten ferait le point sur les revues relevant d’"un simple intérêt littéral pour la diversité du monde et les implications des choses". Suivraient un extrait de La Fataliste de Lyn Hejinian créant un espace de confidence horizontal, un conte au microscope de Ron Silliman, un poème-composé-de-phrases signé Gertrude Stein et une curiosité : anthologie capsule du blurb, constituée autour du livre A Day at the Beach de Robert Grenier (paru en 1984 chez Roof Books) et signée Larry Eigner, Anselm Hollo, Charles Bernstein et Robert Creeley [4].

Pour recevoir Jongler c’est facile, il suffit d’envoyer un mail à cette adresse. La revue est gratuite. Il est néanmoins possible de la soutenir par voie paypal ou postale.

Marie de Quatrebarbes - 18 février 2015

[1"Nous devrions tous reprendre en main les directives de nos manuscrits. Éprouver les possibilités offertes par l’espacement régulier de la machine écrire, sa police non-proportionnelle. Larry Eigner pouvant alors proposer un poème dans lequel chaque vers est sa propre strophe avec sa propre marge. La notation s’ouvre quand l’espacement vertical et horizontal se trouve toujours plus significatif, et immédiatement traduit par l’œil exercé. Il a fallu attendre Aram Saroyan pour qu’un poète reconnaisse dans la machine à écrire le véritable instrument annoncé par Charles Olson. » Robert Duncan (Jongler #1 bonus).

[2Les numéros de L’In-plano ont été réunis en volume et publiés aux éditions Al Dante en 2002.

[3Une sélection des traductions est accessible sur le site de Double Change.

[4Rappelons que le blurb désigne ces petits résumés critiques inédits accompagnant la sortie d’un livre aux États-Unis et apparaissant généralement en quatrième de couverture.