Frédéric Lefebvre l Un projet

Ce texte autour d’Italo Calvino fait partie d’un chantier au long cours. D’autres Projections — titre donné par Frédéric Lefebvre à l’entreprise— aborderont Rousseau, Zola, Tchekhov, Walser, Roud, Lévi-Strauss...
On retrouve Frédéric Lefebvre ici.











Je m’appelle Italo Calvino.
Je crois qu’il est temps que ça s’arrête. J’ai trente-trois ans. J’ai été bon soldat jusqu’à maintenant. Mais demain ? Aujourd’hui ? Depuis ce qui s’est passé en Hongrie ?
Je rends ma carte.
Palmiro Togliatti est furieux ? Pas de ma démission, de mon départ motivé. Il est mécontent du récit que j’ai publié en même temps, La grande bonace des Antilles. Voilà : monsieur Togliatti, le camarade Togliatti est mécontent d’une allégorie, d’une représentation !
Il était temps.


On n’y peut rien. Mes parents…
A Cuba, oui, à Cuba, rendez-vous compte ! A Santiago de Las Vegas. Mes parents sont des scientifiques ‒ je devrais dire « étaient ». Mon pauvre père…
Il était agronome. Et ma mère est biologiste. Et j’ai des oncles, des tantes, tous des chimistes ! Et ça publie, et ça enseigne ! Des fascicules. Des équipements. Des listes. De l’ordre.
On n’y peut rien. L’ordre existe. Ils le trouvent, le cherchent, le trouvent.
Et moi aussi.


J’ai fini par rendre ma carte de l’ordre. Ça s’appelle un parti. J’ai fini par laisser de côté la révolution et les prolétaires. C’est ce qu’ils diront. J’ai fini, mais ils l’ont cherché. Je vois dans les rapports rendus publics… Je suis allé en URSS pourtant. J’aurais dû comprendre.
Je suis un homme : je veux et désire des choses qui se repoussent, qui sont contraires les unes aux autres. Je veux Turin et Milan, et Rome encore ! Je veux être au poste où je suis, car je dirige et oriente, et je veux être libre, inventer et prolonger la vie par des contes où la vie s’enrichit et se rend plus légère.
Je ne veux pas me répéter.
Je n’écris pas de retour en arrière, jamais.
Je voudrais écrire comme Ludovico Ariosto ‒ L’Arioste ‒, tout en bourgeonnement, en excroissance, en sauts, en chiasmes, en jeux limpides. En clins d’œil. Roland est furieux, oui, lui aussi… Et mon Vicomte et mon Baron maintenant… Je ne me gêne pas pour recommencer la littérature en puisant au fond. Ce n’est pas retourner en arrière. Je perche mon Baron dans les arbres et il n’y a pas de retour en arrière.
Peut-être un jour j’irai en Amérique.


L’année va changer. J’aimerais rassembler… J’aimerais rassembler mes récits parce que je ne suis pas satisfait de cet état. Séparés, certains sont assez mauvais, si je le reconnais. L’entrée en guerre… C’est de la littérature de retard, c’est encore et toujours Hemingway. Il ne faut plus faire ça. Je me fâche ‒ avec toute ma politesse ‒ en lisant ces manuscrits qui m’arrivent pour le compte de ma société. Trop vieux ! Déjà vu, déjà dit, entendu ! Qu’est-ce que c’est que cet humanisme et cette province, cette nostalgie ? Regardez le monde ! Des photographies partout, des immeubles, des autoroutes, le boom ! Le miracle qui commence ! Allez à la côte, voyez ce que devient la Riviera ! C’est le bon et le mauvais, la contradiction, le temps qui passe… Je sais.
On peut être sceptique, mais pas passéiste.
Ils diront, je sais, j’en suis sûr, que j’ai déserté. Que l’on peut s’opposer à ce moderne inégal et bâtisseur, anarchique.
J’ai peut-être toujours été sceptique. Même chez les résistants, les partisans.
Je m’appelais Santiago. Dans les forêts et les batailles. Contre les fascistes et les Allemands.
La mort. Tout près.
Je l’ai écrit, bien sûr, car il le fallait. Mais il ne faut plus. Dix ans, douze ans ont passé.
Même Staline est mort. Mais ils font comme si ce n’était pas vrai. Moi, ça, j’y crois. Il est mort et il faut se battre avec nos armes. Je fais des chansons, des textes, des récits. Les chansons, c’est bien pour toucher les gens là où ils ne lisent même pas. Je ne connais rien à la musique, je chante faux, mais chacun sa partie. Je sais façonner une histoire et une ritournelle de mots pour une ritournelle de sons. J’aime le jeu des oreilles, son pouvoir, leur pouvoir. Pendant les événements, j’ai même été un moment un grand orateur, persuasif, emporté ! Sauf pour les oreilles de Togliatti. Mais il avait des ordres…


Je ne serai plus communiste et peut-être un jour je me retournerai en arrière ‒ sans nostalgie, au contraire, mais pour me comprendre. Nous voulons des choses qui se font face, qui s’excluent, et nous les poursuivons ensemble.
J’ai envie de rassembler… J’ai envie de rassembler mes récits. Je garderai L’entrée en guerre mais j’ajouterai des aventures plus actuelles : je mettrai L’aventure d’un employé, Le lapin vénéneux, et même La spéculation immobilière, que je viens d’écrire.
Ah oui, ça va bourgeonner, ça va se contredire ! Mais je veux rassembler. Et j’ai la chance et l’avantage de mon poste. Je peux me le permettre, un rassemblement un peu fatrasique. Je dirige chez Einaudi. Je lis des manuscrits, je réponds. Je suis exigeant et attentionné. Je voudrais que la littérature avance vers le présent, qu’elle le cherche au moins.
Ce seront des récits du réel et de l’imagination. Mais pas les fantaisies : ni Vicomte pourfendu, ni Baron perché.
Est-ce que je pourrai reprendre mon chemin, redémarrer ?


Beaucoup de gens savent maintenant que je m’appelle Italo Calvino. Ils savent aussi pourquoi « Italo ». Parce que Cuba.
Mes parents étaient âgés ‒ mon père. Ils aimaient leur pays qui était loin, et la mer était lente sur les navires. Nous sommes revenus au pays, à San Remo. Le pays de mon père.
Je suis toujours un peu à San Remo.
Je suis sans nostalgie. Mon père et moi ne nous entendions pas. Il montait dans la montagne et sur sa terre, dans ses jardins. Il peinait pour ordonner le monde du sol et du sous-sol.
Je regardais vers la mer. Je peinais pour ne pas être impatient, quand il fallait l’accompagner là-haut. Nous avions notre tour, avec mon frère.
Mon frère est géologue. Il l’accompagne aujourd’hui plus que moi, plus que je ne peux le faire.
Mais j’écris. Je raconte des histoires.
Mon père peinait pour nous faire écouter sa voix tonnante, ses grognements, son mécontentement. Il était furieux et mécontent. Nous aimions, nous, la mer, la plage, les filles. La ville.
Il grommelait, et de ses chaussures cloutées faisait résonner sa mauvaise humeur.
Peut-être suis-je en train de me retourner en arrière. Il ne faut pas. Il ne faudrait pas. Ce n’est pas ça, la littérature. Pas d’élégie ! En avant !
C’est difficile.


Bientôt nous y sommes, en 1958. L’année va changer, va venir.
Un jour peut-être je retournerai à Cuba.




Fréderic Lefebvre