Naples, Floride

à Dominique Dussidour




La Floride n’est pas ce mouroir pour millionnaires en voiturettes de golf, lancés à pleine vitesse sur les avenues ombragées de Naples, leur dentier en émail accrochant la lumière des palmiers. Ou pas seulement ; car pas loin, à une heure d’accélérateur paresseux sur Tamiami Trail, la 12 voies qui relie Tampa à Miami, là, mais hors de vue, un autre monde attend sa part de carte postale, un monde en vase clos, bouffé par la rouille, la moisissure et l’huile de vidange, pour la plus modeste des offrandes au soleil.

Cette Floride appelle. Je la découvre, si loin des selfies clic-clac Kodak, un Martini Dry à la main et tignasse platine sur le golfe du Mexique ou en string de sable blanc sur la côte atlantique... il y a la Floride agricole à l’intérieur de l’État, des fermes déglinguées, une vie qui frôle la misère, des silos rouillés, des mecs à barbe ZZ Top, blanchis, juchés sur des tracteurs vieux comme les plus vieilles tortues des Everglades. Un bâti à ras de terre, des routes de poussière jaune, gercées, des trucks oubliés ici ou là, leurs remorques transformées en cabanes à frites, et autour de cette ruralité laborieuse, les vestiges plus ou moins érodés des ouragans successifs qui donnent au paysage sa patine d’apocalypse, mais une apocalypse fatiguée, figée dans l’attente du pire ou du meilleur, ces deux avenirs se confondant au bout de la route qui mène toujours vers une côte, un océan, un désert.


Et puis ce sont les Indiens, les Séminoles, Miccosukee et Creek, dont les maisons plantés de panneaux criards pour ralentir les touristes lancés sur la 41, au sud des Everglades, dans ces villages-vitrines où les gens vivent cependant, mais pas vraiment, car la vie s’alimente désormais à la caisse enregistreuse des Hard-Rock Café, propriété des Séminoles, et surtout à la pompe à fric des casinos dont ils ont obtenu la concession, dédommagement de l’Amérique pour le carnage qu’ils ont subi lors de la plus sanglante et longue guerre contre l’envahisseur blanc.

Et puis, entre la région collineuse des lacs, au nord, et la plate splendeur de la mangrove, au sud, s’accrochent encore quelques villages d’Indiens. Séminoles indépendants ayant refusé ce marché de dupes, censé racheter les mauvaises consciences. On trouve Albert Cypress, Rafee Jon Jones, Josyane Young, Hachi Asapalaga, et leurs trois familles de résistants, de condamnés, hiératiques comme le sont leurs voisins agriculteurs, mais plus dignes, peut-être, s’il faut les qualifier, plus poignants, parce que leur résistance décline l’alphabet des génocides.


La semaine dernière, je me suis rendu à un Pow Wow. Il se tenait à Mount Dora, à mi-distance entre l’Atlantique et le golfe du Mexique, au nord d’une ligne brisée qui relierait Tampa, Orlando, Cap Carnaveral. Un Pow Wow annuel ne réunissant que des familles, aucun touriste, une cérémonie de guérison. Pluie battante, vent, fumigations de sauge blanche. Des chants, des mélopées lentes, une insistance sur le même qui fusionne et transforme les voix en prière, une prière dure, empoignant les corps en mouvement, cependant plus lents que les voix, un martèlement tournoyant, enveloppant le foyer dressé au centre du cercle de cérémonie, pavoisé aux couleurs de la nation indienne, blanc, noir, rouge et le jaune, et de grands drapeaux par-dessus, claquants de pluie, tandis qu’on chante d’hymne américain, au garde-à-vous, et que les vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan font leur entrée dans le cercle, bardés de médailles, mais le visage fermé, comme honteux, d’une fierté brisée, patriotique, mais incapable de ravaler l’humiliation de l’Indien asservi, tout ceci dans une lumière sous-marine ; puis l’hymne s’arrête en plein milieu, et ce sont les tambours qui marquent le temps présent, qui redessinent l’espace, des tambours calés sur l’orage, plus rapides, plus lourds encore et plus denses, des tambours de terre heurtés par des bras de terre, tandis que d’autres corps s’ébrouent dans le cercle, les femmes à l’extérieur, les hommes au centre, tournant à se frôler, les yeux rivés sur le sol, puis la tête basculant vers l’arrière, puis tous ces regards se trouvant, s’attardant sur le visage de l’autre, en face, avant de retourner aux volutes de sauge sauvage emportées par le vent. Nul exotisme, ici, nul jeu, si ce n’est celui de survivre entre trois autoroutes, sous un pylône de câbles à haute tension, de survivre pour ces hommes et ces femmes qui, demain, retourneront au 21e siècle, à l’usine, à l’université, partout, comme tout un chacun, mais qui, à cet instant, célèbrent leur royaume d’avant. Plus loin, sous les cyprès emberlificotés de mousse espagnole, ce sont des caravanes, des tentes, des baraques à frites et à babioles, colliers, bagues, arcs, bâtons de danse ou calumets que personne n’achète, et où personne ne s’abrite malgré le déluge.


Et puis, à deux miles peut-être, au-delà de la zone mixte combinant une aire de repos pour routiers, plusieurs hangars de brocante, une usine à volailles, puis des collines clôturées et piquées de panneaux publicitaires pour avocats véreux, clones du modèle imposé par la série TV « Better Call Saul », et un trailer park déglingué, bourré de caravanes crasseuses, aux fenêtres obscurcies par des cartons, ce sont à nouveau des fermes à perte de vue, et le vrombissement de la circulation qui file en direction de Cap Canaveral, vers la côte atlantique couverte d’une végétation naine, résistante aux embruns salés, comme tirée de l’imaginaire où nous rangeons les dinosaures.


Quitter les Indiens pour Cap Canaveral. On se traîne sur ces routes rectilignes, les pneus crissant dans le sable, un sable aveuglant sur la noirceur de l’asphalte qui pue sous le soleil revenu, vertical, qui fait briller les fusées dressées sur leurs pas de tir, désormais à l’horizon, et le centre Kennedy dans son ensemble, étrangement morcelé sur cette immense étendue d’îlots et de ponts, de pistes d’atterrissage et de buildings rutilants. La vie difficile de l’intérieur des terres est oubliée. Les voitures décapotables filent vers le sud : Fort Lauderdale, Miami, puis South Beach, vers un soleil moins dur et plus beau, le soleil d’une orgie permanente, entre corps nus, dégoulinants du désir d’être vus, corps se déversant chaque soir sur Ocean Drive, en Cadillac pimpées, sono crocodile et jantes ripolinées Swarovski, décapotables taillées pour les jeux de Rome, défilant au pas de la convoitise, s’immobilisant pour former un attroupement plus dense, plus survolté que le précédent, qui durera jusqu’à ce que les patrouilles débarquent, se tenant à distance, balayant la foule orgasmique à coups de projecteurs, mais sans s’approcher, pour ne pas contredire la seule loi d’Ocean Drive, la loi de surenchère si contraire à la danse des Indiens miccosukke, contraire à toute beauté, mais capable de produire une lumière malgré tout, plus poignante encore, une autre forme de survie, celle de ceux qui font vivre ce pays et qui crèvent tout autant, accrochés aux suburbs de Fort Laudredale et de Miami, le long des routes pour clochards à caddies et bars à pole-dance, un bonnet de laine rivé sur la tête malgré le cagnard, se faufilant, légers, au milieu des vélos déraillés, des bus tagués, des palmiers écaillés, rabotés par la misère sans surprise, toujours le même abandon, par l’ancienne iniquité qui rabote cette population afro-cubaine matin, midi et soir, une population qui revient à la charge chaque jour, sous les panneaux publicitaires pour avocats véreux, qui insiste, martèle l’asphalte, relève la tête sous le regard des flics, rentre la tête dans les épaules le reste du temps, sous le regard blanc des blancs qui glissent sur les boulevards extérieurs dans leurs limousines et leurs trucs-cathédrales, eux tous, nés au bord de Miami, qui ne baissent pas les bras, qui reviennent à la charge, brisés de partout sauf dans le désir. Ils sont là, maintenant, sur Ocean Drive où tout le monde se connaît, tous ceux qui claquent la paie du mois en un soir au volant d’une Lamborghini jaune canari ; rires, rap, regards plus tristes encore avec la nuit qui vient, se balançant mollement au rythme de gourmettes au sigle dollar ou à tête de pharaon ; une fois de plus, la même insistance à reproduire le cliché du meilleur pouvant naître du pire, du remède dans le mal, y compris entre les mains nerveuses d’Abraham Funk, musicien, écrivain, ferrailleur, dit-il, ou ce que tu voudras si tu m’achètes mon CD à 5 dollars, que personne n’achète, parce que 5 dollars, cela ne signifie rien sur Ocean Drive où le rêve ne se négocie pas à moins d’un million de milliards. On se croise, les décapotables défilent, s’arrêtent, les attroupements se forment, les femmes au centre, presque nues, puis nues durant quelques minutes, une bouteille de champagne à la main, qu’elles se refilent pour une rasade sous les bravos des types qui se tapent dans le dos sans toucher les filles, comme effarés par leur audace, malgré l’habitude, pudiques, tout au fond, restant sur les bords, en petits groupes, biceps et coupes rasta à poil ras, puis l’attroupement se disperse avant de se reformer ailleurs, réunissant les mêmes, sauf les touristes blanchâtres qui marchent en regardant leurs pieds, ou qui avalent une langouste carbonisée en terrasse, aux pieds de ceux qui défilent, solaires, perdus, souverains.

Voici la vie telle que je la découvre, entre les paillettes de Miami, la sauge sauvage de Mount Dora et la mangrove des Everglades. Partout, la même insistance, la même aggravation, partout le sentiment d’une œuvre sur le point de se faire, d’une main passant et repassant sur son dessin, comme Alberto Giacometti passait et repassait sur un visage pour saisir l’expression des yeux, un centimètre carré de toile blanche à transformer en matière vivante.

Et puis, partout, ce sont les animaux sauvages qui vont et qui viennent, entrant dans ce tableau, le traversant, les ratons laveurs qui sont des ours miniature, mais féroces comme les grands, les opossums qui ont vécu en voisins des dinosaures et les crocodiles qui sont des dinosaures et qui, je le crois, ont survécu non pas à cause de leur férocité, de leurs crocs, de leur carapace, mais parce qu’ils ne sont que tendresse et précision. Hier, j’ai vu une mère alligator au bord de la route. Elle prenait le frais dans une rigole de rien, entre papiers gras et fougères. La bestiole était là, entourée de ses petits qui nageaient autour de sa grosse tête dentue. Je me suis approché. La bête a ouvert la gueule, aspirant les petits qui se sont abrités derrière sa langue. Elle a refermé sa mâchoire avec délicatesse, pour la rouvrir plus loin, libérant sa progéniture intacte et frétillante.

Et puis ça, encore… Ne jamais rentrer en Europe, loin du rythme profond qui se propage ici, à Naples, Floride, où j’ai posé mes valises, dans l’épicentre froid des tropiques américanisées, parmi les momies en survêtement Dior, boursouflées par la cortisone et l’aérobic, coupé de ce battement, trois fois rien sous le soleil, la même boule de feu qui rissole les Indiens, les paysans, les clubbers, qui fait fondre et déforme ce qui prétend durer, et permet de tout réinventer, de se réinventer.

Philippe Rahmy - 25 mars 2015