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Le nez

Texte de la deuxième leçon donnée par Arthur Larrue à La Manœuvre, en février 2014


Je traduis cette bonne page de Daniil Kharms extraite de son ouvrage intitulé Я родился в камыше (Je suis né dans un roseau) :


Sur Pouchkine


Dur de dire quelque chose sur Pouchkine que personne ne sache déjà. Pouchkine est un poète illustre. Napoléon est moins illustre que Pouchkine. Et Bismarck n’est rien comparé à Pouchkine. Et Alexandre I, et II, et III, sont simplement des vessies comparé à Pouchkine. Tout le monde est une vessie comparé à Pouchkine seulement, comparé à Gogol, Pouchkine est lui-même une vessie. C’est pourquoi à la place d’écrire sur Pouchkine, je ferai mieux d’écrire sur Gogol. Quoique Gogol est tellement illustre, qu’on ne peut rien écrire sur lui. Ainsi, je vais de toute façon écrire sur Pouchkine. Mais après Gogol, écrire sur Pouchkine est un peu honteux. Or, impossible d’écrire sur Gogol. C’est pourquoi je ferai mieux de n’écrire sur rien ni sur personne.


15 décembre 1936




J’ai déjà écrit sur Gogol.


La vanité des fonctions, le grotesque des êtres livrés tout entier à la satisfaction des corps, la bêtise administrative, l’effroi de la tyrannie policière, la corruption qui ne dit jamais son nom, l’embrouillamini des discours humains, qu’ils soient tirés du quotidien ou de la science, les fausses prières devant dieu, toute l’inanité des hommes devant le ciel - Gogol le voit. Le voyant, il écrit le Nez, il raconte une plaisanterie, un n’importe quoi, une fadaise. Les russes et Gogol ont un joli mot pour dire cela : чепуха (tchepukha). On connait mieux les Russes et Gogol lorsqu’on apprend ce mot qui finit dans une sorte d’étouffement, lorsqu’on sait la façon dont les Russes l’emploient, en souriant, pour sous-entendre qu’on ne les attrapera pas, que les êtres et les choses ne sont rien d’autre que des vapeurs.



Partir en Guerre venait de sortir depuis quelques jours en France quand j’entreprenais la traduction du Nez. J’avais alors l’occasion de raconter des blagues russes à l’antenne de radio Nova.

Je racontais celle-ci :

- Quelle différence y a-t-il entre le sida et une Lada ?

- Je ne sais pas

- Au moins le sida, tu peux le refiler facilement.

Et celle-ci :

- Papa ! Papa ! Mon cochon d’Inde il est mort…

- Il y a longtemps ?

- Juste à l’instant…

- Très bien, fais-le cuire avec des pommes-de-terre.

Trouver quelqu’un pour rire avec soi vous le change en frère. Il n’y a peut-être pas de véritable fraternité en dehors du rire. Il se pourrait que Gogol ait inventé ou du moins fixé le rire russe, qui est une espèce très accomplie de désespoir. L’humour est à chaque fois et dans tous les pays, une suspension de la sensibilité, une absence froide de compassion. Il est cruel par nature. Pour rire d’un cul-de-jatte, il faut arrêter de le prendre en pitié. Il ne faut surtout pas s’imaginer soi-même cul-de-jatte. Bergson l’explique très bien. Bergson explique toujours tout très bien. L’humour russe, ou gogolien, est donc à envisager comme une réponse au désespoir. En cela, il est semblable à tous les autres rires. Mais son désespoir a pourtant ceci d’original, de vernaculaire dirais-je, de caractéristique, qu’il est poussé bien plus loin. C’est un désespoir russe, donc un peu plus désespéré qu’ailleurs. Cette différence d’intensité ne suffit néanmoins pas à identifier l’humour gogolien.

J’en vois une autre.



La littérature russe est jeune, elle date presque d’hier.

Deux siècles, à peine.

Je suis à chaque fois impressionné de constater son extraordinaire importance, au regard du peu de temps dont elle a disposé jusqu’à aujourd’hui.

Nicolas Gogol appartient, avec Alexandre Pouchkine, à la première génération d’écrivains modernes russes. Avant eux, il y avait quelque chose bien sûr, mais c’était informel et ténébreux, à la fois trop russe (empêtré dans les archaïsmes et l’influence orthodoxe) ou trop européen (à la manière des Français, des Anglais, des Allemands). Gogol et Pouchkine sont les pères de la littérature russe. Plus exactement, Pouchkine est le Père et Gogol, pour son caractère fumeux et son imagination fantasque, le Saint Esprit. Ceux qui viennent ensuite, à savoir Tolstoï, Tourgueniev, Dostoïevski, Tchekhov, sont les Fils. On sait bien que Dostoïevski a écrit : "Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol". On sait moins volontiers que Tourgueniev a suivi les cours de Gogol. Je crois que le petit texte de Kharms résonne mieux une fois ces choses rappelées. Il est tout à fait significatif que la date qui figure en bas du texte de Kharms nous renvoie tout juste un siècle après la parution du Nez dans la revue d’Alexandre Pouchkine Le Contemporain.

1836 est aussi l’année de création du Revizor.

Le Nez regorge de procédés théâtraux.

Il a été composé alors que de nombreux théâtres italiens de marionnettes (Burattini) s’installaient sur les bords du canal de la Moïka, où vivait Gogol à cette période.

- Prédominance du discours direct.

- Ponctuation anarchique tenant davantage de sortes d’indications pour acteur, de marquages pour scansion. Je prenais la liberté de ponctuer ma traduction en retenant, sur tous les autres éléments de sens, l’oralité de la phrase, sa façon d’être dite.

- Jeux de lumière donnant lieu à des apparitions et des disparitions intempestives.

- Importance des bruits divers.

- Emploi caractéristique du verbe шупать (choupat’), que j’ai traduit en français par "tâter".

Ce n’est pas ainsi que nous trouverons la singularité du Nez. Ce n’est pas grâce à ces éléments que nous parviendrons à situer le caractère puissant de l’art de Gogol. Je suis de plus en plus désespéré à l’égard de ces données tangibles, de ces observations universitaires. Elles me paraissent avoir, comme la loi, un temps de retard. Elles manquent la vue d’ensemble, l’intuition initiale. Elles reproduisent en termes mécaniques un processus sui generis. Je reprends, autrement.



Je ne suis pas traducteur. Il est tout à fait possible que le Nez soit mon unique traduction. J’ai traduit le Nez en artiste, pour moi seul, et dans une sorte de coup de folie. Je voulais quitter la Russie sur un coup d’éclat, en ayant traduit une langue qu’on se complaisait à décréter inassimilable autour de moi. On voudrait là-bas exclure ceux qui s’approchent.

Toutes les langues sont intraduisibles.

Je voulais partir de Russie avec la Russie.

Ce Nez est une continuité de mon roman Partir en Guerre.

Vladimir Poutine est une brute du même bois que le tsar Nicolas Pavlovitch, qui régnait au temps de Gogol, et dont la police, la censure, l’horrible humiliation de ses sujets, hantent la nouvelle. Les fantasmes de la rivalité avec un Occident en décadence, du statut russe enfin retrouvé, de la force militaire triomphante, valaient déjà un siècle et demi auparavant, quand il était déjà question de la Crimée.

Comme les médailles de Kovaliov, dans le Nez.

Les mêmes vapeurs.

En couverture du livre, mon éditeur a choisi une œuvre du peintre italien Enrico Baj, où la figure d’une espèce d’homme flou est envahie par des décorations. Selon le titre, il s’agit d’un "général enragé". Le héros du Nez est un major courant rageusement après les pin’s. Je sais qu’on appelle les médailles militaires en Russie - en référence aux rescapés de la guerre d’Afghanistan que les pensions gouvernementales dérisoires forcent à mendier dans les rues - des "ornements pour culs-de-jatte". Je sais qu’on affublera les mêmes médailles, les mêmes jambes courtes, à ceux qui se battent aujourd’hui en Ukraine.

Tous ces mensonges ôtent bien davantage que des nez.

La Russie est le pays le plus riche du monde.

Son peuple, un des plus démunis du monde.

Gogol est un écrivain ukrainien de langue russe.

Durant les quatre mois que dura mon travail, j’étais un peu pareil à ces peintres apprentis qui recopient les toiles de maître pour percer les secrets de leur composition. La sortie d’un roman est une expérience traumatique. Le mois de promotion passé en France, je rentrais à Pétersbourg me terrer dans ma cuisine, sur l’île Vassilievski, tout près de l’académie de peinture où Gogol avait étudié le dessin. Si je quittais mon appartement, c’était avec une photocopie du Nez sous le bras, pour questionner mes amis Dasha, Sonia, Stas, Natasha et Anna, à propos de tel ou tel élément que je ne comprenais pas. Il s’agissait d’une enquête minutieuse, presque maniaque.

Elle avait lieu dans le décor même de la nouvelle.



Un mot est une boîte vide.

Le mot "nez" décroche dans le Nez.

S’il peut se transformer à loisir, se déplacer, coller ou ne pas coller, disparaître ou réapparaître, c’est qu’il est une chose aussi indéterminée que le mot "chose". Je renvois à l’origine curieuse de la création du Nez, que j’exhumais avec l’aide de mon amie Sonia Sinitskaya. Le "nez" a d’abord été une "chose", dans une blague qui circulait à Pétersbourg ces années-là, où le sexe d’un fonctionnaire était par mégarde lavé avec du linge sale, ôtant à ce fonctionnaire toute perspective dans l’existence, toute vanité.

Que faire, sans la chose ?

Pour contourner la bienséance et la censure, Gogol changea la chose en nez. Dans ce contournement, il vidait l’appendice de toutes déterminations nasales et retrouvait ainsi une capacité magique de la langue écrite.

Un mot est toujours une boîte vide.

Cette boîte vide ne vaut pas au théâtre ni dans aucun autre art visuel. Elle ne tient qu’en littérature. C’est un des pouvoirs en propre de la littérature que de désigner une chose sans lui associer un objet ou une image. Cécité précieuse, puisqu’elle ouvre sur une infinité d’objets, une infinité d’images, sur tous les objets, sur toutes les images. Jacques Lacan entrait dans la salle de son séminaire et disait : "Mammouth. Un mammouth entre dans la salle… "

Il faudrait dire une infinité de mammouths.

J’écrivais que le Nez prenait les dimensions du monde, qu’il devenait un principe ontologique, une sorte de méridien, notamment en jetant Kovaliov dans un abîme de doutes et de questionnements existentiels. Ce pourrait être l’absence de dieu. En 1836, dieu n’était pas encore mort, mais il se faisait plus absent. Gogol était plus qu’aucun autre sensible à cette absence. L’échappée nasale de sa nouvelle porte la signature du diable. Elle est en tout point fidèle à la rouerie d’une action du diable selon Gogol, qui devait être bien à son aise dans cette société d’exécutants pétersbourgeois.

Gogol croit au diable.

Il sait très bien que Pétersbourg est une ville diabolique. Je dirais quant à moi qu’elle est hivernale, nocturne et sublime, ce qui est à peu près la même chose.

Sur la quatrième de couverture, je proposais à mon éditeur d’inscrire cette question, diabolique en ce qu’elle n’a pas de réponse, en ce qu’elle ne se pose pas :

"Vous auriez égaré votre nez ?"

On peut perdre son nez mais on ne l’égare pas.



On ne s’affranchit pas non plus du politique. On écrit quelque part, à une certaine époque et sous les lois plus ou moins justes d’un pays. On écrit d’abord dans une langue, dans la sphère de cette langue, mais on se jette presque aussitôt avec elle dans le monde environnant. Elle s’en imprègne, le reflète, le nie, mais elle ne peut pas en faire l’économie. On voudrait rester dans la pureté de la langue tout comme n’être jamais sorti du ventre de sa mère.

Ce n’est pas dire que tous les écrivains sont des écrivains politiques. Gogol n’est pas un écrivain politique. Pourtant, tous les malentendus dont il souffrit quant à la réception de son œuvre, ont un caractère politique. Je pense au choix qu’il fit dans sa correspondance avec ses amis. Je pense à la représentation du Revizor, aux interprétations révoltées des Âmes mortes. Gogol aurait bien aimé écrire pour dieu, en dehors des considérations partisanes qui abîment les esprits, rabaissent les discours et salissent les amitiés.

Mais on ne sort pas de la sphère humaine. On voudrait en sortir. Ne pas s’y résoudre est déjà considérable. Les livres servent à cela.

On les ouvre.

On s’abstrait.

Pourtant, même Gogol, même la maestria de Gogol, ne suffisent pas à se soustraire au monde tel qu’il est.

Je veux rappeler la charge politique du Nez. Je voudrais dire toute la singularité de cette charge contre la brutalité qui préside aux destinés russes. Sans oblique, le Nez me parait être une arme subtile.

Gogol ne conteste pas, n’humilie pas, ne juge pas.

Tchernichevski conteste

Boulgakov ridiculise

Tourgueniev s’émeut

Tchekhov expose

Dostoievski et Tolstoï jugent

Gogol néantise.

Dans la nouvelle, la Russie tsariste n’a pas plus de substance que le nez. Ce monstre politique russe n’existe pas. Il disparait même fréquemment, au cours de la nouvelle, "dans le brouillard". Je considère que cet exploit littéraire est une dissidence très aboutie. Imaginez le procès d’un prévenu auquel on refuserait la dignité d’être présent, de pouvoir parler, agir, d’avoir même une quelconque identité. C’est ce qui serait à proprement parler absurde et résolument efficace. Cet accusé n’étant rien d’autre qu’une sorte de vapeur, nous pourrions multiplier les saynètes où se moquer de sa vacuité. Il n’aurait ni chose ni rien du tout. Il n’aurait surtout pas de nez. Ne resterait de lui qu’un rire auquel je ne retire aucune part de cruauté. Gogol dut pactiser avec le diable pour réussir cette prouesse. Chacune de ses phrases couve un délire, une fronde, qu’un autre temps qualifierait de "possession".


Je finissais le dernier quart du chou que j’avais acheté au marché de l’île Vassilievski, j’envoyais ma traduction et la préface terminées à mon éditeur, puis je pliais mes pulls, mon jean, ma veste, je laissais en revanche mes livres devant le guichet de l’aéroport de Pétersbourg, puisqu’ils étaient trop nombreux, trop lourds, pour les soutes.

Trop pauvre pour payer un surplus, madame.

Trop chargé aussi.

J’ai dit ceci à l’hôtesse.

Слушком бедный а вы воры…

(Je suis trop pauvre et vous êtes des voleurs…)

Arthur Larrue

31 mars 2015
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