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ROSA BONHEUR ? YES !

Collège Rosa Bonheur, Le-Châtelet-en-Brie, Seine-et-Marne.

Depuis le début de ma résidence, me taraude la question de savoir comment ce territoire de Seine-et-Marne va influencer mon projet. Quelles traces ce territoire et sa population vont-ils laisser dans mon roman en cours d’écriture ?
Une réponse inattendue m’est tombée dessus le mardi 3 février dernier, alors que je lisais dans mon cabinet de curiosités littéraires une biographie de Rosa Bonheur, dénichée dans le CDI du collège.

Rosa Bonheur, je la connaissais peu. Cette artiste peintre du XIXème siècle, qui s’est spécialisée dans les scènes animalières et dont l’atelier était situé à Thomery, à quelques kilomètres de l’actuel collège Rosa Bonheur, a connu le succès et la gloire de son vivant. Elle vendit beaucoup de tableaux, notamment aux États-Unis, ce qui assura sa fortune, et fut présentée à l’Impératrice Eugénie, à la Reine Victoria, fréquenta Buffalo Bill, qu’elle invita à Thomery. Personnage haut en couleur, lesbienne au caractère affirmé, vivant ouvertement avec ses compagnes successives, s’habillant en homme pour travailler, peindre, se promener dans la forêt de Fontainebleau… Rosa Bonheur fut la première femme à recevoir la Légion d’Honneur et a incontestablement marqué son époque, même si son œuvre est depuis tombée dans l’oubli.

Mon roman se passe en 1915, entre le front de Champagne et la petite commune de Wissant dans le Pas-de-Calais, où vivait la communauté des peintres de « l’école de Wissant » (Adrien Demont, Virginie Demont-Breton, Valentine Pèpe, Fernand Stiévenart…). A priori, rien à voir avec la Seine-et-Marne. Et pourtant…

Au fil des pages de cette biographie de Rosa Bonheur, j’en viens à me demander si les peintres de Wissant et Rosa Bonheur se connaissaient. Non, c’est impossible. Rosa Bonheur était d’une génération antérieure et elle est décédée en 1899, rien ne semble lier son parcours à celui des peintres du Pas-de-Calais. Pourtant, elle était connue à l’époque et les peintres de Wissant commençaient eux aussi à se tailler une belle réputation, glanant des médailles et des récompenses dans les salons parisiens. Alors ? Ont-ils pu se rencontrer ? Non, rien ne semble l’indiquer dans les pages que je lis avec intérêt, découvrant ici ou là anecdotes et bribes de vie, comme cette improbable rencontre entre Rosa Bonheur et Buffalo Bill, en marge du spectacle présenté à Paris par cette légende vivante du far west, The Wild West Show. Rosa Bonheur et Buffalo Bill ? Incroyable.

Et tout à coup, un autre nom me saute à la figure. Un nom qui m’est devenu familier et qui apparaît sans apprêt dans cette biographie de Rosa Bonheur, au milieu d’une phrase anodine, tout juste agrémenté d’une note de bas de page. Et tout cela fait TILT, le nom et la note de bas de page, j’écarquille les yeux, j’ai chaud, j’ai le cœur qui bat, je murmure Incroyable, Incroyable et j’ai la sensation d’être un personnage de BD secoué par sa découverte, qui passe par toutes les couleurs, puis saute dans tous les sens, tandis que des bulles énormes éclatent autour de lui : YES, BINGO, EUREKA !

Le paragraphe en question traite de l’intérêt de Rosa Bonheur pour le grand gibier de la forêt de Fontainebleau :
« Le grand gibier de la forêt de Fontainebleau dans son cadre naturel, cerfs, biches et sangliers, devient très vite un sujet de prédilection pour l’artiste. […] Un cerf surnommé Jacques rejoindra sa ménagerie, ainsi qu’une biche. Virginie Demont-Breton a illustré l’amour de l’artiste envers les animaux en rapportant de manière touchante la culpabilité de Rosa Bonheur à son égard, elle se considérait comme la débitrice de ses modèles : Je n’ai pas le courage de la tuer à cause des tableaux que j’ai faits d’elle. J’ai déjà été deux fois chercher mon fusil pour la délivrer de ses peines, mais elle me regarde avec le seul œil qui lui reste et je remporte mon fusil par exemple ; j’ai tué son mâle d’une balle en plein cœur parce qu’il était devenu féroce. Croyez-vous que ce soit des amis ? Ils ont travaillé avec moi, je leur dois la moitié de ce qu’on veut bien trouver de bon dans mes toiles… » (Virginie Demont-Breton « Rosa Bonheur », dans Revue des revues, N°15 du 15 juin 1899.)

Tout est là, dans ces quelques lignes, la preuve du lien entre Rosa Bonheur et les peintres de Wissant et l’intérêt de Virginie Demont-Breton pour l’œuvre de Rosa Bonheur. J’apprendrai même, en lisant l’article de la Revue des Revues, écrit par Virginie Demont-Breton à l’occasion de la mort de Rosa Bonheur, que Virginie et son mari ont été reçus à Thomery et qu’ils ont eu droit à une visite de l’atelier de l’artiste.
Rosa Bonheur, décédée en 1899, n’interviendra pas dans mon roman, mais j’ai choisi de situer une des scènes du roman dans le château de By, demeure de l’artiste à Thomery, transformé en hôpital militaire en 1915.

HIP HIP HIP… Quelle joie quand une recherche porte ses fruits, et quelle surprise de découvrir par la même occasion la façon dont un territoire et son histoire enrichissent un projet d’écriture !

Luc Tartar
3 mai 2015

4 mai 2015
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