Benoit Vincent | Farigoule Bastard en trois temps, temps 3

Farigoule Bastard, paraît en avril 2015 chez Le nouvel attila. Benoît Vincent est un collaborateur régulier de remue.net, dont on suit les méandres et chevauchées de longue date.
Nous lui avons proposé de nous livrer quelques extraits commentés de ce livre singulier et vivement recommandé. Lire l’extrait 1. / Lire l’extrait 2.(Guénaël Boutouillet)


Farigoule Bastard en trois temps, temps 3



3. Envoûtement


a. possession récurrente


Comme dit précédemment, Farigoule Bastard est né du désir de feuilleton au sein du Convoi des Glossolales. Cette récurrence (hebdomadaire) est le fait, au départ, du bon plaisir de l’auteur, celui de s’adonner au développement pratiquement aléatoire, comme au fil de l’eau, d’un noyau narratif vers son épanouissement. Très sensible à la structure singulière de la revue (aujourd’hui on dirait la série), et nourri en partie à elle, je me suis donc lancé dans l’aventure de poursuivre une histoire à partir de ce simple fait, élémentaire : le nom même de Farigoule Bastard, passé du théâtre réel au masque poétique.


Les premiers textes posent le cadre, et ne semblent pas devoir porter d’autres enjeux littéraires particuliers (autres que celui-ci). Mais dès le début, la langue prend. Une langue singulière, à la fois un peu archaïque, un peu revêche, rocailleuse, me prend.


Pour citer une anecdote qui n’est peut-être pas en ma faveur : je livrais le texte le jeudi pour le vendredi (publié le samedi), chaque semaine. Et, ç’a été le cas plus d’une fois, il m’est arrivé de n’avoir pas du tout préparé la semaine suivante et de devoir écrire en vitesse le prochain “épisode”. Mais au moment de me présenter à la page blanche, la langue venait d’elle même — et avec elle le récit.


Un phénomène rarement éprouvé, me concernant, puisque j’ai cédé pas mal par le passé à des projets d’écriture, comment dire, normés : structurés par une figure (c’est le cas de Local héros qui sort en fin d’année chez Publie.net), épaulés par une configuration particulière (Ge-nove en ce sens en est un peu la démesure), aiguillés par la circonstance (l’écriture quotidienne sur le site, par exemple), ce qui revient finalement à ne faire que du “montage” textuel. C’est une données importante, aujourd’hui, dans la littérature, que de s’emparer d’un sujet du réel et de tourner autour, et dans cette spire trouver un souffle propre. C’est comme si l’on avait peur du récit, de s’adonner totalement à la force intrinsèque du chant [1]. Au reste, cette puissance narrative, nous l’avons abandonnée à des auteurs qui, pour autant, n’ont pas bougé d’un iota depuis Balzac. On peine aujourd’hui à trouver des auteurs qui ne s’affublent pas d’un dispositif (je ne supporte plus ce mot) d’écriture ou d’un prétexte ponctionné dans le réel, une vie ou une œuvre préexistante.


Je ne dis pas que je n’ai pas fait cela ici, ou que je ne le referai plus jamais, je pose un constat.


Cette peur du récit, sans doute l’ai-je eue moi aussi — on se demande comment on peut écrire la première page d’un texte qui pourrait en compter mille. Mais dans le cas de Farigoule Bastard le personnage était si imposant, son histoire pratiquement insignifiante, et il m’était pourtant tellement familier, que je puis dire que nous avons coécrit ce texte ensemble, qu’enfin je n’ai servi que de support ou de medium pour le laisser venir. En quoi on peut parler peut-être d’une petite mort de l’auteur.


b. mort de l’auteur


Aujourd’hui le livre est sorti. Comme disait l’autre, maintenant je n’ai plus mon mot à dire. Farigoule Bastard et Farigoule Bastard ne m’appartiennent plus — mais à dire le vrai il ne m’ont jamais beaucoup appartenu.


Je peux l’apprécier pour ce qu’il est, un texte où je trouve de plus en plus de défauts, un chant épique brisé, un réservoir poétique, une ode à mon pays natal, etc. ; mais revenir à son assourcement me semble bien difficile. Chaque jour, chaque lecture, m’éloigne de lui. Je réalise peu à peu son ampleur, je veux dire ce qu’il porte de ces gens, de ces paysages, de ces mots, et cela me convient.


Je le réalise d’autant plus fort qu’il reçoit maintenant des lecteurs, avec leurs impressions, leurs commentaires [2].


Je le réalise d’autant plus fort que, malgré vingt ans d’écriture assidue, depuis le texte numéro un et jusqu’au dernier qui est le texte numéro quatre mille trois cent vingt cinq de mon trente-septième carnet, ce livre est mon “vrai” premier livre, mon premier livre papier, en conséquence de quoi j’accède au statut “réel” d’auteur [3].


Accession un peu faussée si l’on considère que nous avons été plusieurs, et même beaucoup, j’en prends conscience en relisant ces trois textes de présentation non dénués d’égocentrisme, à l’écrire.


Écrire devrait toujours nous démettre du propre de la propriété, comme il le fait de l’auteur, de toute autorité.


Extrait (Chapitre XXVI, pages 85-86)

Une voix au fuselage de coton, c’est elle qui venait, heurtoir mou, pointiller sur la coque de Farigoule Bastard, là où derrière se cache du remuant. Il ne parvenait pas pourtant à saisir cette longe trop mince ou trop courte ou trop cassante paille, évaporée entre ses doigts plutôt, dans le miroir les qualités s’étreignent. Confusément on agite autour de lui des corps, un ballet d’épileptiques. Il ne voit pas, puisque dort, ou plutôt dans la profondeur replète de lui-même s’enfonce, comme dans du tissu, comme dans du drap. Il ne voit pas mais devine – la masse d’air ? les tacts électriques ? ce ne peut qu’être simplement du son – il ne devine pas mais flaire, c’est d’un état précis du monde qu’il s’agit, cela demande un inventaire précis, une méthode et un rapport. Il se passe quelque chose. Les outils hélas ne sont pas adaptés, et tous nécessitent une maintenance qui est à cet instant déficiente. Inopérante. Limier erratique, avance au hasard, croit suivre une piste mais ce n’est que le gras de lui-même quand il sombre. Farigoule Bastard s’est effondré en lui.


La voix persiste, lointaine, humide, un filet de voix, une brume, à peine la moue ou l’inspiration. « Monsieur Fayaaaaaaard. » Et se perd, ricoche de limbe en limbe – soit : ne ricoche pas, glisse. « Monsieur Fayaaaaaaard. » S’entend répondre Farigoule Bastard Mon nom est Bastard mais les a-t-il même prononcés. Ces mots. Ne sont-ils pas restés à l’état de chenille de mot, qui tortille sans grâce, cette petite flamme qui résonne dans la coque, dans le creux de l’oeuf, à peine formulés, ou pas, à peine engagés dans l’énonciation ? Qu’est-ce que c’est un mot ? Un morceau de soi qui se décroche et vient toucher dehors. Mais si le soi n’est pas tenu, si le soi est évacué ? Si l’occupant déserte ? Comment, le trafic des mots ? À quelles inclinaisons se rendent-ils ? « Monsieur Fayaaaaaard ? »





Farigoule Bastard, parution avril 2015 chez Le nouvel attila, Benoît Vincent
978-2-37100-013-1 – 176 pages
Benoit Vincent est botaniste et écrivain. En 2012, il publie Genove, villes épuisées, né de séjours prolongés dans la ville de Gênes en Italie. Il est membre actif du Général Instin et coanime la revue en ligne Hors-Sol. Son site : www.amboilati.org.


Benoit Vincent sur remue.net


5 mai 2015

[1Note. Ou qu’on en n’a pas les moyens. Il est vrai que Farigoule Bastard déménage...

[2Note. Les références à Giono sont évidentes ; celles à André de Richaud, Pierre Guyotat ou Rabelais plus surprenantes, mais évidemment elles me ravissent !

[3Note. Mais il est vrai que sera passé par là, entretemps, le Général Instin, qui déporte considérablement l’égo littéraire dans ses retranchements textuels