Nicolas Jaen | Ludovic

Prolonger l’idylle sombre de ce poème de Nicolas Jaen par d’autres poèmes et par "Sensus" et "L’enfance du ciel", textes en prose parus sur nerval.fr.
Et aussi, sur remue.net






LUDOVIC

Je suis au carrefour de
l’amour et de la souffrance.

Je marche sur une grande place
où la solitude a sa statue.

Les passants ne me voient pas.
Il y a des îles de tristesse

dans le ciel comme d’autres masques.



L’éclair, la colère du ciel.
Sa couleur couvre tout l’espace.

L’éclair est aussi poème.
Ce matin les cieux lacustres

le soleil jaillit, couleuvre
dorée parmi les fougères.

L’œil est le vitrail de l’âme.



Ses longs cils balaient le monde
elle est ô la première femme.

Puis ses prunelles faméliques
embrassent et frappent de concert.

Elles ne regarde pas, elles voit.
Mes prisons sont dans ses yeux.

Mais ce sont fleurs, prés, chemins.



Il y a quelque part un fleuve
refusant de se donner

à la mer. C’est le plus beau.
Pourtant il ne le sait pas.

Là est le simple, le mystère.
Depuis la rive je le vois

dans la distance annulée.



Chaque nuage cache un dieu nu.
Le ciel est une piste de danse.

J’ai vu le bal des oiseaux
dans ses propres yeux de noix.

J’ai vu la fin de leur monde
La petite sœur de la pluie.

L’arc s’unifier dans les flaques.



La lumière est une enfant
qui descend d’entre les feuillages.

Il y a une rose dans chaque blessure
des oiseaux nains y vont boire

et le miel est cet échange
entre deux nations en joie :

la fleur légère, l’ange armé.



Le poème est un lâcher
d’alouettes dans l’âme du monde.

Il survient au moment où
le cœur accepte de se battre.

C’est comme toucher de l’eau ou
une allumette dans le noir

elle brille, entourée de nuit.



Ses silences sont des poèmes
sans mots, sans définition.

Elle est paysanne des miens.
Elle y cueille des pensées pures.

Elle fait corps avec leurs doutes
qui ne sont que l’ombre des nuits.

Elle sait visiter mes rêves.



Apprendre à trouver chemin
mais ne jamais le chercher.

Le lézard court dans le mur
il se fuit en s’épousant.

Elle est un faon œil de soie
le regard est l’aile des yeux

ils ont raison d’être deux.



Les fumées dansent au-dessus
de nous. Elles bleutent l’air, mobiles.

Elles dessinent des anneaux qui
meurent au plafond des pensées.

Nos mots, nos souffles les percent
en les faisant voltiger.

Les cendres sont souveraines.



Les oiseaux sont immortels
ils portent nos rêves sur leurs ailes

S’envolant par groupes éclatés
ils traduisent des inconnues

la mathématique du cœur.
et il y a ange dans mésange.

Ils cherchent la source du ciel.



Tous les paysages parlent d’elle.
Aine, zone d’angélus. Petites

ailes des narines. Christ de l’œil.
Dieux du corps et de l’âme nus

Un sous-bois traverse le ventre.
C’est un des chemins du cœur.

Dans la beauté inviolable.



Mais je n’attends rien, j’espère.
Je vis juste ce que j’écris.

C’est comme lâcher un bateau
dans le vent, il va sur l’eau

et se retourne parfois
en tournant sur lui-même et...

il suit son désir de papier.



On fait des enfants aux femmes.
On récolte ce que l’on sème,

et le bateau sème le vent.
Aussi j’ai aimé des masques.

J’ai parlé sans dire l’essence.
C’est un amour différent.

C’est comme aller dans le monde
(un voyage discontinu)



Ses regards partent d’un vert.
L’espoir n’est pas la couleur.

ses yeux sont les bijoux du ciel
ses paupières ferment en écrin

deux oiseaux de pur mystère.
Elle a deux prénoms, trois soleils,

elle est maître en son jardin.



Ce matin ma peine est morte.
Il y a une tourterelle

trouvant repos sur une branche
dans l’arbre et ses prisons bleues.

Demeure l’éphémère des feuilles
qui désertent leur ciel natal

Elle est l’oiseau, près de moi.



Je t’ai vue l’autre soir tu
glissais dans tes pas une aile

à chaque cheville. Je te crois
quand tu me dis ta douleur,

mais c’est la leur, pas la nôtre.
Tu verses de l’amour, des cendres.

Tu es entrée dans mes yeux.



Et je regarde autrement
tout mon décor arriéré

de béton surélevé
le ciel se fige comme une toile

que le maître aurait laissé
en voulant l’oublier là

Elle, elle se souvient de lui.



J’ai abandonné des œuvres
dans les ornières du passé.

La poésie m’a fait mal.
J’échange la mort contre Dieu

c’est-à-dire l’être qui vit
au plus profond des choses dites

à sa solitude couchée.



Le dialogue avec moi-même
est donc cette robe de rudesse.

Je préfère sa jupe plissée
j’y cueille les fleurs de l’hiver.

Son courage ne m’inquiète pas
elle est reine en son royaume.

Ce que je ne lui dis pas.
(les fleurs du silence)



les chats contemplent le temps.
Ces amoureux de l’oiseau.

Et ils marchent sur les toits
pour l’aller trouver, posé.

Et ils se glissent dans son dos.
Toujours l’oiseau s’envole et

le chat ne le mange que des yeux.