Les voix humaines de Lidia Jorge

Les Mémorables de Lidia Jorge, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, éditions Métailié, 2015.





J’ai lu Les Mémorables il y a un mois.
J’ai laissé passer le temps.
Le roman sédimentait, par nappes successives. Je me rendais à l’évidence, c’est un grand livre, c’est un très grand livre.
Oser commencer par là, par ce poncif. Un grand livre, comme on dit un classique. Lorsqu’on dit d’un texte, c’est un classique, c’est soit parce qu’il figure à un programme de lecture obligatoire, soit parce qu’il a traversé le temps.
Les Mémorables sera, un jour, un classique. En attendant, c’est un livre qui parle d’aujourd’hui, qui s’adresse à nous, à travers le temps.

Le sujet narratif est simple : une jeune femme, grand reporter, qui a quitté son pays, le Portugal, il y a déjà quelques années, est chargée par la CBS d’un documentaire sur la révolution des Œillets, date à laquelle elle n’était pas née. Elle « rentre » donc à Lisbonne où vit toujours son père, éditorialiste, et dresse un plan d’enquête avec deux anciens camarades d’études qui n’ont pas, dans leur pays ravagé par la crise économique, sa brillante carrière.
Dans un premier chapitre fulgurant, « La fable », Lidia Jorge met en place un trompe-l’œil dont nous saisirons plus tard la portée métaphorique : au cœur d’une soirée mondaine, dans une villa perdue, tandis qu’à l’extérieur une tempête de neige se déchaîne, « la Portugaise », comme les invités la nomment, se fait piéger par la demande d’un ex-ambassadeur à son filleul, Bob Peterson, responsable des programmes de CBS.
En poste à Lisbonne dans les années 1970, le « Parrain » a gardé d’épais dossiers constitués de courriers divers, populaires, militaires, inventoriant le calvaire de la guerre coloniale menée par Salazar, courriers de membres de la police politique qui fraternisaient avec les révolutionnaires, interrogations sur le devenir d’un pays alors que Franco règne en maître aux frontières, sur une intervention toujours possible des États-Unis, bref une liasse dont « la Portugaise » n’émerge que l’aube venue.
Le Parrain – il est intéressant de noter la connotation mafieuse que ce titre induit dans la traduction française – a réussi à rallumer ce feu qu’Ana Maria Machado avait cru éteindre en partant vivre et travailler aux States. Elle dit oui à Bob, son « patron » et possible compagnon, le roman le laisse entrevoir.
Il y a dans ce premier chapitre une dérision glaçante – les convives ont oublié le nom des fleurs qui furent la seule mitraille de cette révolution, et celui de la chanson qui a ouvert le soulèvement. Le surplomb personnifié par le Parrain, homme de pouvoir et d’institution, le luxe de la maison, la violence de la nature dehors, le nœud complexe et contradictoire des courriers créent une tension, mettent en perspective la fable à venir, éminemment politique.

S’ouvre alors la deuxième partie, le noyau en fusion du livre, que Lidia Jorge intitule « Voyage au cœur de la fable ». Un voyage polysémique, comme le sont tous les romans de l’écrivaine portugaise. Pas un seul de ses livres n’est univoque, tous mettent en place un rhizome de voix, de points de vue où le chœur n’écrase jamais le singulier – les singuliers, devrais-je dire -, qu’on se reporte notamment à son précédent roman, La Nuit des femmes qui chantent.
Nous voici donc à Lisbonne dans la maison d’enfance, où la fumée épaisse des cigarettes que fume le père en continu voile et dévoile alternativement mystères, non-dits, mensonges et vérités. Il était au moment de la révolution un journaliste connu, aux chroniques qui en firent une sorte de Cassandre.
Intérieur, extérieur : tout le roman va se dérouler dans les champs et contrechamps de la vie domestique intime et de la vie publique, les deux intrinsèquement liés, entrelacés. Une photographie, abandonnée tout en haut d’une armoire, dérobée au père, met en scène plusieurs protagonistes de la révolution. Ils seront les témoins qu’Ana Maria, Margarida et Miguel vont rencontrer.
Que ce soit dans un antre au mobilier étouffant ou sur les bords de l’océan, dans une maison où la poétesse Ingrid et son compagnon vivent la nuit et dorment le jour — effort d’élucidation ou aveuglement ? —, à travers la loquacité d’un témoin et le mutisme d’un autre, les entretiens avec les acteurs de la révolution forment des immersions bouleversantes, violentes, toujours complexes, dans la perception qu’un être humain a de son histoire.
La révolution des Œillets fut pacifique, les fleuristes offrirent aux insurgés des fleurs qu’ils mirent au bout de leur canon, les militaires s’unirent au peuple et réciproquement. Oui ce moment fut merveilleux, un espoir fou, une utopie, un rêve. Non, il n’est pas figé dans le temps du souvenir, il n’est pas une image pour magazine d’un temps révolu. Il fut l’œuvre de jeunes gens qui croyaient en l’avenir et le prirent à-bras-le-corps.
Lidia Jorge met en lumière une chose essentielle. La révolution portugaise fut-elle un modèle ? comme voudrait la présenter l’ex-ambassadeur. Un modèle est quelque chose de mort. L’écrivaine met en avant l’exact opposé. Je dirai que ce fut une expérience. Quelque chose d’incoerciblement vivant. Tout le roman va dans ce sens, grâce à sa forme, son récit, son style.
Les rencontres que font les trois jeunes journalistes sont intrusives : il n’est pas facile de convoquer la mémoire sans la travestir, sans la rendre héroïque, sans en faire la commémoration. Chaque récit est une épopée intime, chacun détricote un mythe, met à l’épreuve idées reçues et illusions. Les témoins souffrent, crient, pleurent, rient, s’ouvrent ou se ferment. Leurs vingt ans réapparaissent, augmentés des trente années passées depuis le 25 avril 1974. Ils ne sont plus innocents, ils ne sont plus juvéniles. Ils ont gagné et ils ont perdu. D’autres arrivent, certains perdent, et certains gagnent - les printemps arabes ne sont-ils pas aussi les enfants de la révolution des Œillets ?
Ana Maria Machado — avatar de Lidia Jorge — conduit son enquête après un important travail de documentation, mais cette dernière est inerte devant le récit que chaque témoin fait de l’expérience vécue. De mini-séismes, où toute la palette des émotions humaines est convoquée en un tissu de rêve, de volonté, de peur, d’espoir, d’envie de meurtre, de pardon, de joie, d’esprit de revanche et de justice, de honte, de conquête, de cruauté, d’amour.
Avec ses compagnons, la narratrice sort ébranlée, épuisée à l’issue de chaque rencontre. Tourmentée, incrédule, la narratrice tombe malade. L’image qu’elle avait de son propre pays, rongé par la crise, déserté par la jeunesse, mis à genoux par la politique européenne, ressemble à une sorte de loi du plus fort, cliché médiatique — et pourquoi pas nouvelle guerre d’occupation —, devant lesquels beaucoup se rendent.
Un homme ne se rend pas à cette vision des choses, licencié de son journal, il a trop auguré de l’avenir, trop tempêté, trop inquiété. Il passe ses journées dans sa voiture, pour ne pas avouer à sa fille qu’il est désormais sans travail, qu’il est sorti de son champ d’action, stalker ne trouvant plus sa place dans le monde. Ana Maria est évidemment la fille de cet homme, et dans un ultime renversement, on comprend que son retour est une forme de réparation. C’est elle, forte de sa jeunesse, forte de son avenir, qui prend le relais de ce père perdu.
Elle mettra encore six ans à écrire le « scénario pour Robert Peterson », dernière partie du roman. Des milliers de phrases racontées par les témoins, il en restera à peine quelques extraits, mais nous, lecteurs du roman, nous savons.
Nous savons que l’Histoire n’est pas une illusion, qu’elle est pure et impure, et qu’elle est d’abord le fait des hommes et des femmes.

Le roman de Lidia Jorge a une dimension mondiale, il humanise l’Histoire, il en fait une expérience singulière et collective, qui est d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il nous demande : Faisons-nous l’expérience de nos vies ? Tentons-nous l’impossible ? Osons-nous ? Prenons-nous en charge le monde, l’histoire ? Voulons-nous en être les actrices, les acteurs ? Inventons-nous ? Nous opposons-nous ? Réfléchissons-nous ? Débattons-nous ? Nous engageons-nous ? Jusqu’où ? Comment ? Avec qui ? Pourquoi ? Comment accorder nos « Je » en « Nous », pour vivre « une nuit qui ne cesse pas d’engendrer des nuits » et qui soit belle comme le jour ?

Claudine Galea.

25 mai 2015