Benoît Vincent | Lieux communs (3) Valouse

Arrivés au col dudit, la neige commence à tomber. Plus justement : l’eau qui tombait sous forme de pluie dans la vallée depuis Teyssières tombe ici sous forme de flocons hérissés. Le paysage n’est pourtant pas dépourvu de ciel ni de lumière, plus à l’ouest, mais l’est est totalement encapuchonné. Miélandre laisse découvrir ses sentinelles, qui apparaissent comme les canines d’une gueule béante ou les colonnes d’une sombre caverne.

Le sommet de Miélandre, qui marque ici les cardinaux, est complètement noyé dans l’aquarelle des brumes.

Nous sommes au col, nous allons nous rendre de part et d’autre de la vallée de la petite rivière de Valouse, qui devient ensuite le Trente-Pas et se jette dans l’Eygues.

Valouse n’est pas coincé à la marche de deux pays ou deux bassins qui se soutiennent sans se regarder. C’est au contraire une ouverture indépendante, une brassée de collines et falaises déjetées négligemment mais non sans style.


A l’est les montagnettes qui épaulent Miélandre ; à l’ouest un incroyable éperon rocheux qui nous sépare de la Lance, et d’une surnuméraire vallée secrète — celle-ci abandonnée à elle-même — et aux chênes qui s’affrontent ici, ceux sombres et sempervirents du sud et ceux décidus du nord — avec le buis qui arbitre pour toujours.

Je vais d’abord à gauche en descendant, dans le hameau même, où la dernière maison est celle de l’ancien maire. Ici le temps s’est arrêté.

Je vais ensuite à droite, au bout du monde, où une famille entière vit comme en autarcie.

De famille, peut-être, il sera question ici.

Le petit-fils de l’ancien maire a bien fait quelques études agricoles dans un bourg de la plaine, il savait sans doute traire les chèvres avant de rédiger le plan d’un commentaire composé ou de résoudre une équation du second degré. Il sait qu’il sera là, quoi qu’il advienne. Il me guide sur les chemins pentus jusqu’à une ruine qu’il compte bien retaper dès qu’il en aura les moyens. De là on voit toute la vallée, ce drapé de marnes, de prairies extensives, de bocages plus sauvages encore que les ronces et leurs mûres.

La neige n’en démord pas. Elle s’installe. Nous passons outre.

De retour à la ferme, nous allons goûter les fromages du jour, dans l’éclatant laboratoire subventionné par l’Europe pour éviter trop de levures peu amènes — pourtant si goûtues et parties prenantes de la flaveur recherchée. Le grand-père sort, sa moustache violette ou orangée, c’est selon, de la pièce à vivre de terre battue. Un jour je suis venu le voir pour des histoires de subventions, et sa femme a insisté pour que je reste manger, un gratin de courge sur cuisinière au feu de bois, on est resté loin des maigres préoccupations du jourd’hui.

En fonction, il avait organisé un échange avec la Roumanie, qui découvrait les joies du libéralisme. « C’est un peu bien la Roumanie » qu’il m’avait dit, exalté. Une autre fois je l’ai salué dans les gorges effilées plus bas, où les véhicules ne peuvent se croiser, « Ah mais je vous reconnais vous êtes le gars de la Lance », une autre fois sur la crête de la Lance, avec le petit-fils (ce devait être le même), où ils étaient montés par le chemin le plus âpre, celui des chamois, les falaises de plein nord, « Ah mais je vous reconnais... », etc.


En fin de matinée, le soleil perce un peu la cuirasse molle ; il ne fait pas plus chaud, mais ça autorise de goustouner dans le petit cimetière du village (le nombre de morts aux guerres mondiales au regard de la population actuelle). Les chemins vicinaux croisent fontaine et lavoir et quelques aménagements de restanques, entre un gros chat, une boîte postale et des fleurs à peu près plantées exprès. On voit du soleil dans la plaine, ses villages sont écrasés.

Revenir au col pour l’autre versant, et là la piste pour trois kilomètres sur du vide de caillasses, pins sylvestres, et autres boustrigas à fin-fond.

Les outils sont alignés, et on s’avance plus loin sur l’écharde plantée là. La maison de mi-bois mi-pierre attend, il n’y a personne. Plus bas la bergerie, flambant neuve et faite à la main, et cabris et chevrettes sautillant les unes avec plus d’assurance que les autres. En haut l’atelier de cardage et tissage, et même un peu de vannerie (un nouveau don découvert), parmi les oignons ou les patates qui sèchent, des joncs, des saules rouges. Ça, pour les parents. Le fils, lui, s’est passionné de coutellerie à quatre ans, ayant fabriqué une lame d’une cuillère trouvée par terre ; depuis, forgeron. Minaud aux bras d’hercule, curieux d’enclumes et de marteaux, d’aciers damassés, d’alliages fondus, héphaïstos rural, prométhée communard.

Ça ne l’empêche pas de traverser les Alpes en mobylette pour retrouver sa femme, partie étudier de l’autre côté du paysage, à Torino. Un homme plein de ressources et d’énergie.

Le cœur sur la main, comme ceux ici, comme si les affaires du monde, d’en bas, des villes, ne les concernaient qu’en dernière occasion, une fois qu’on a résolu que le troupeau à moitié précipité dans les falaises, à cause du loup, sera revenu sans peine, que le bouc montera les futures laitières, ou que seront mises à sécher les noix, les tomes, les lames, les écuelles et les cuillers de bois — le mobilier et les ustensiles sont eux aussi faits maison.

Le bois soit rentré.
Le parc verrouillé.
Le feu attisé.


En quête de bois pour ses manches, je lui ai indiqué quelques coins de cornouillers mâles (Cornus mas), le nom du cytise à feuilles sessiles (Cytisophyllum sessilifolium), les avantages cumulés des collines qui offrent tous les sorbiers et alisiers en même temps (genre Sorbus, les quatre espèces, et toc), ou les histoires vertigineuses rapportées des thurifères et des cades, des sabines et des phéniciens (genre Juniperus, les six espèces, retoc). Des bois faits pour le manche, des arbres façonnés pour la main. Mon lexique pour ton outil, ma maigre poésie contre ton grand savoir-faire, le chantage est équitable.

Parce que l’avril est long, le mai se fait attendre, et cette neige qui vient saupoudrer tous les sommets comme du sucre glace, alors que se lève enfin le jour comme le soleil se couche, est venu rappeler que malgré la TNT ou la réforme territoriale, on peut encore vivre au cycle des saisons ou aux saisons des cycles, aux rythmes du vivant qui sont une danse, un bal entier, même, toupie qui parfois vient poser sa course avec ses copeaux de paradis.

Sujets sensibles aujourd’hui où fous nous nous égarons.

Mais il faut prendre la route. C’était dernier adieu au pays, finalement, c’était cette neige. Il est temps de quitter là.

Benoît Vincent


Benoît Vincent est botaniste et auteur. En 2012, il publie Genove, villes épuisées, né de séjours prolongés dans la ville de Gênes en Italie. Il est membre actif du Général Instin et coanime la revue en ligne Hors-Sol. Son site :www.amboilati.org.

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Benoît Vincent - 11 juin 2015