Alban Lefranc, Ce qui brûle

Un nouveau livre d’Alban Lefranc, L’amour la gueule ouverte, paraît aux éditions Hélium dans la collection Constellation qui propose à un écrivain d’imaginer une fiction à partir d’une œuvre d’art.
L’occasion de revenir sur le parcours d’un écrivain qui s’empare depuis une quinzaine d’années de figures artistiques et / ou politiques, et qui nous a été révélé par les éditions Verticales, principal éditeur de son œuvre.
Il est aussi le rédacteur en chef de la formidable revue franco-allemande La mer gelée.

Le site d’Alban Lefranc.
Alban Lefranc sur remue.





L’amour la gueule ouverte succède à Si les bouches se ferment.
Maurice Pialat vient après Fassbinder et la chanteuse Nico. Il y a eu la Fraction Armée Rouge et Mohamed Ali.
Je me demande qui va surgir maintenant, qui hante Alban Lefranc pour à son tour habiter nos consciences, nos rêves, nos effrois.

Quand vous vous arrêtez — et vous vous arrêtez souvent, vous vous arrêterez de plus en plus, échoué, vacant —, il suffit, si on peut dire, de tourner légèrement, très légèrement, la tête vers le gouffre, l’enfance nue, la plaie ouverte – une infime torsion du cou […] Que voyez-vous ? Par quoi êtes-vous regardé ? Est-ce vous qui hurlez ? Je ne vous entends pas.

Le « vous » est la manière d’Alban Lefranc. Une manière de parler directement à celui ou celle dont il parle — là c’était Pialat —, une manière d’être avec, tout en se maintenant à distance, une ruse d’écrivain pour s’adresser aux morts et aux vivants, à son « personnage » et à ses lecteurs tout autant, une façon de nous piéger pour nous faire souffrir, pour nous faire jouir.
Parfois le « vous » se fait « tu ».

Et ton père, pendant toute la durée du troisième jour, assis à la table de la cuisine, les mains tremblantes posées sur les genoux tremblants, mâche le massacre.

Cette fois c’est Mohamed Ali (Le Ring invisible).

Le père était mort en 1962 sans que vous ayez eu besoin de l’y aider. Le père était mort avec bonne volonté, avec une légère hâte sans doute, sentant venir sur lui la colère de l’époque, malgré la protection des rottweilers dans le parc.

Cette fois c’est Bernward Vesper qui fut l’amant de Gudrun Ensslin (Si les bouches se ferment).

Le vous et le tu fondateurs se transforment aussi au cours des pages en « il », « elle » et « je ». C’est l’écriture qui le veut, l’écriture peut tout. L’écriture est ce piège et cette chance que nous aimons par-dessus tout : ce qui parle des autres parle de nous, ce qui dit le pire parle de nous, ce qui dit le meilleur parle de nous, ce qui se passe au lointain est si proche de nous, leurs voix sont nos voix.
Les voix qui portent les livres d’Alban Lefranc ne sont pas légères. Il y a les pères violents, les corps en manque (d’amour, de drogues), les défis pour être soi, pour s’affranchir de tout ce qui nous entrave, le désir, la volonté de créer, la part de masochisme conjointe à la part de gloire, la honte et l’orgueil, le mal et l’innocence.
Ce sont des voix puissantes, des voix qui racontent le difficile — le plus souvent impossible — accès à la liberté, la friction entre le monde et soi, entre l’époque et soi.
La tension qui habite ces voix est un corps-à-corps : à la nausée de l’Histoire (nazisme, terrorisme, racisme, entre autres), les antihéros d’Alban Lefranc (car ce sont toujours des êtres perdus) opposent des actes de purgation, de transgression. Lorsqu’ils ne sont pas transfigurés par l’art (cinéma, spectacle, boxe), ils deviennent de purs moments de violence (terrorisme).

Alban Lefranc écrit au couteau, il, lance, racle, fend, entaille, poignarde, écorche.
J’aime ça, j’aime cette façon de blesser la langue parce que le monde nous blesse.
J’aime qu’il attaque et qu’il célèbre dans le même temps.
J’aime cet amour qui circule dans les figures qu’il a choisies (même les pires), j’aime qu’il ait choisi Pialat après Fassbinder, j’aime les questions de Pialat/Lefranc :

Comment se fait-il que je n’aie pas montré le suicide d’un enfant ? C’est bien plus terrible de montrer un enfant qui se pend à quatorze ans que de mettre son doigt dans du beurre et… bon. Avec le succès de Nous ne vieillirons pas ensemble, je suis dans la position du monsieur qui commençait à baisser son froc et qui s’arrête au milieu, et maintenant je n’ai qu’une envie, c’est de le remonter, et je me fous du succès, finalement assez relatif, parce qu’il aurait pu être plus grand.

J’aime ce qu’il écrit parce que c’est ça, la littérature.

Vous ne savez pas où est l’amour, jamais vous ne vous payez de mots, ni d’images, vous n’avez jamais eu de mode d’emploi.

Il y a dans L’amour la gueule ouverte justement sous-titré Hypothèses sur Maurice Pialat quelque chose qui vient en contrepoint de la noirceur définitive de Si les bouches se ferment, de la destruction à l’œuvre dans Fassbinder, la mort en fanfare, de la chape de l’histoire qui fait de Nico « une petite fille courant sous les bombes ». Il y a la part d’enfance propre à Pialat, un mélange de pudeur, d’émerveillement, d’amour inconditionnel, de maladresse émotionnelle.
Pialat — comme les autres — a une trop grande idée de l’amour pour construire une vie heureuse. Voilà la faille, la béance qui hante tous les livres, qui déchire les vies, qui transforme l’amour en rage, l’espoir en (auto)anéantissement, qui ramène toujours la création à l’échec.
Toutefois, chez Pialat, la part d’enfance illumine le visage de ses actrices. C’est une brûlure, une déclaration d’amour bouleversante, une humanité qui renaît au cœur du gâchis. L’amour la gueule ouverte parle de ça, de cette lutte entre Jacob et l’ange. Entre le noir et la lumière. Du goût qu’ont les amateurs de noirceur pour l’humiliation, la culpabilité, le sentiment de l’échec — voire la complaisance dans cet aveu autodestructeur. On trouve toujours ça dans les livres, les figures choisies par Alban Lefranc. Mais voilà que le sentiment d’enfance perdure, traverse. Qu’est-ce que ce sentiment ? Une façon de croire à la vie, de la choisir envers et contre tout (et les contre pullulent !), de faire surgir la lumière (ah le cinéma !) et d’y placer des visages solaires, de mettre en scène des corps dont la beauté et la puissance ravissent, de faire surgir des promesses de vie.
Il y a dans l’écriture d’Alban Lefranc cette chose qui s’obstine, qui galope, qui éclaire, qui contre la mort, cette chose qui s’appelle le style, qui s’appelle la langue, qui s’appelle l’amour, qui s’appelle l’enfance.


bibliographie :
L’amour la gueule ouverte, hypothèses sur Maurice Pialat, éditions Helium, Actes Sud, 2015.
Si les bouches se ferment, Paris, éditions Verticales.
Le Ring invisible, Paris, éditions Verticales & Gallimard, 2013.
Fassbinder, la mort en fanfare, Paris, éditions Payot & Rivages, 2012.
Vous n’étiez pas là, Paris, éditions Verticales/Gallimard, 2009.
Des foules, des bouches, des armes, Paris, éditions Melville / Léo Scheer, 2006.
Attaques sur le chemin le soir dans la neige, Montréal/Marseille, éditions Le Quartanier, 2005.
La Vraie Vie, éditions Hache, Toulon, 2002.

Claudine Galea

3 juin 2015