Emmanuel Laugier : pour que coïncident dire et faire

Je mettrais bien en exergue à cette étude de Crâniennes, le dernier livre d’Emmanuel Laugier paru en septembre 2014 chez Argol, ce paragraphe extrait de Voyage en Arménie : c’est au début du dernier chapitre, « L’Alaguez », où Mandelstam célèbre [1] « la joie [qu’il] trouve au glorieux gerundivus latin. Ce verbe à cheval [2] ».

Le génie latin, dans sa jeune avidité, a créé une forme d’attraction verbale impérieuse qui aura eu valeur d’exemple pour toute notre culture ; et ce n’est pas uniquement celle du « devant être », c’est aussi bien celle « devant être louée – laudatura est – qui me donne joie…


Il me semble que le livre de Laugier – qui, du reste, fait explicitement référence à Mandelstam et à son affection pour le gérondif – tend vers cet allant, cette joie, qu’il l’espère ; et qu’en effet son texte fait l’expérience d’un tel désencombrement ; qu’il s’allège et conquiert sur ce qui ne cesse de nous entraver dans notre rapport au monde, au réel, une allure libre : « le poème vient il me donne la mesure la vallée s’ouvre ouvre la douceur en moi » ; ou encore :

ainsi le poème/ la réflexion lente de la lumière/ rentre en toi et/ de l’un à l’autre il y a/ un cheval fougueux lointain qui/ embarque


La lente genèse du livre, que signalent les dates de sa composition, « 2003-2012 », suppose une longue traversée au cours de laquelle, parallèlement, quatre autres livres ont été écrits, celui-ci pouvant apparaître alors comme une méditation sur le travail en train de s’accomplir, sur les enjeux et le pouvoir du poème ; d’autant que bien des thèmes des livres antérieurs trouvent ici un écho, dès qu’il s’agit de dire ce qu’il en est de notre rapport au réel, un rapport où le corps est à la fois puissamment engagé, en même temps qu’il l’est d’une façon étrange, le sujet n’ayant de ce rapport qu’une conscience confuse, le corps en un sens passant toujours infiniment le corps, échappant au contrôle : d’où ce titre insolite et provocateur de Crâniennes pour désigner le lieu par où tout passe, mais en quelque sorte sans nous…
C’est que c’est sans nous en effet que le cerveau « enregistre » – et la formule revient en leitmotiv dans la première partie du texte – le tohu-bohu du monde, sous la forme d’un « fondu enchaîné », et de la même façon qu’un paysage surgit et défile de l’autre côté de la vitre d’un train ; ainsi, constate drôlement le texte, « la bobine » de crâniennes « tourne en réel : demain aujourd’hui hier/ l’autre jour un jour/ elle ne cesse pas l’enregistrement », mêlant aux données fugitives de l’instant présent des fragments de mémoire, les souvenirs d’enfance, leurs paysages et les jeux d’alors. La conscience est ce « millefeuille craquant », où des rêves par ailleurs, comme autant de « visitations », produisent cet effet « qu’il ondule en toi/ une sorte d’enfantement de jour dans le jour » : une nouvelle épaisseur dans le millefeuille.

Quelle prose, quelle rhétorique apprise rendraient compte d’une telle expérience. Il y faut au contraire risquer la déconstruction des formes, des normes, des rythmes, allant même parfois jusqu’à crypter ou chiffrer le poème, pour tenter d’être au plus près du désordre des apparitions. Et c’est là sans doute la fonction de l’écriture poétique, une fois qu’elle s’est affranchie des artifices d’un sens, d’une raison conformes. Une fois qu’on aura « désensermonn[é] le poème. »
Et alors voici la question que soulève implicitement ce livre : quelle inflexion nouvelle donner à la langue, et, par là, comment se tenir soi-même, si l’on veut aller au monde en vérité.

J’observe donc, dans Crâniennes et à mesure que le livre avance et va vers sa fin, que quelque chose semble se dénouer (s’apaiser ?) dans la parole, s’alléger, en particulier dans l’évocation de paysages traversés ou de villes. Et même lorsqu’il s’agit, au quasi-centre du texte, de dire la mort du père, viennent ces mots si simples et pudiques devant l’évidence dérisoire de la disparition, et c’est seulement « avec le lent signe que je fais/ de la main au revoir/ te dire adieu / très bas le dire/ et le faire ».

Quelque chose comme une simplicité, portée, soutenue, par un mouvement, un phrasé plus amples, fait comme un effet de bascule à partir du milieu du livre ; et cela correspond bien au vœu, ou au rêve, de se tenir le plus proche possible de la naïveté de l’idiot, comme le dit le texte lui-même qui montre le narrateur traversé par « la fringale d’être presque / idiot dans le maintenant ». Autrement dit le plus dégagé possible des représentations, le plus particulier, le plus singulier possible.
Et cela coïncide aussi avec le retour du thème de la marche dans l’ouvert : « bientôt le vent ouvre l’espace te donne la main t’accompagne », comme accompagne l’emblématique Route d’Uzès de Nicolas de Staël, une référence récurrente chez Laugier, avec l’appel énigmatique en effet du dehors qu’impliquent cette route qui monte et l’effacement de son tracé à l’horizon.
Quelques « alliés substantiels » dont la figure est disséminée dans tout le livre, outre Mandelstam et de Staël, suivent comme en retrait cette avancée vers un exercice plus dépouillé de la parole, comme s’il s’agissait d’une ascèse, ce que suggèrent ces vers qui rappellent le du Bouchet des Carnets  : « tu voudrais bien (…) te sortir de ta tête en bois et/ que tu sois au plus loin de toi-même ». Présence aussi d’autres marcheurs, comme le Lenz de Büchner et à travers lui l’ombre de Paul Celan, avec aussi la place que celui-ci fait à la « contre-parole » de Lucile dans Le Méridien, là où la déraison idiote du plus singulier est célébrée. Et puis, n’est-ce pas aussi Celan qui affirme : « Le poème est seul. Il est seul et en chemin. Celui qui l’écrit lui est seulement donné pour la route. »

Cependant aucune ascèse ne libère la parole de la conscience de la douleur du monde inscrite dans le présent. Le « oui et le non », figure récurrente de la contradiction où conduit toute expérience, ne cesse jamais de surgir au-devant de l’idiot, comme le signale cette scène de ville :

Je voudrais qu’elles ne soient que cela
qui doucement penche
dans la lumière des arbres noirs d’alexandre hollan
cette sorte de netteté calme des choses
posées sur le bord d’une terrasse
un vase fendu sur la table
une bande de goudron sur le toit brûlant
mais
crâniennes insistent déjà ailleurs
sur l’homme même que voilà
emplastiqué par terre
dans un carré de carton

Tout est donc toujours « à remailler du monde », selon l’expression de Bonnefoy. Et pour tisser la toile du poème, en cet instant présent, il faut maintenir en direction de ce qui reste encore à dire, de ce qui mérite d’être loué, l’allure vive de ce « verbe à cheval » comme l’écrit Mandelstam, expression que Laugier fait sienne, de sorte que soit toujours sauvegardée l’unité du dire et du faire, car, écrit-il

ce que je cherche avec les mains
est ce que je dis
ce que je continue aujourd’hui même

Jean-Marie Barnaud - 26 juin 2015

[1Traduction d’André du Bouchet parue au Mercure de France en 2005.

[2Le cheval ci-dessus vient de Lascaux.