Anima(s) version(s) / Jessica Gallais

Anima(s) version(s) est un livre lacéré ; le livre de la construction par lambeaux d’un corps habité par la sexualité, par la conscience de chacune de ses parties comme point sexuel sollicitant le réel et ouvrant sur des abîmes intérieurs de la conscience de soi. En effet, la construction d’un monstre s’élabore sous nos yeux, un monstre paradoxal, car l’entité qui nait par métamorphoses tout en se construisant est une entité aux formes rythmiques variables et variées à l’envi, et qui, dans l’ardeur d’être et la multiformité, recherche l’élégance de la beauté dans la « nuit sexuelle » qu’est la représentation de la réalité ; apparition lente et certaine sur la page d’un monstre beau ; qui est une âme plurielle née des cendres ténébreuses de la poète ; qui hurle, crie, crisse, voire glatit, esquisse puis dessine un sexe strident (comme un glatissement), est la maîtrise de sa propre dilacération et de la couture de l’être déchiqueté. Car la construction renaissante passe par une bénéfique destruction, proche de la tabula rasa. C’est un livre obscur, non pas dans l’écriture, qui est certes difficile, mais nullement hermétique, d’une obscurité ouverte. Un livre difficile parce que exigeant, précis, mais très mystérieusement attractif. Une puissance dominatrice en émane, et c’est, ici même, l’anima d’une femme-entité en quête d’un animus tapi dans son propre anima, soucieuse de briser le manichéisme couple anima/animus pour le transformer en unité ; ainsi le « s » du pluriel en titre et entre parenthèses émet-il une possible présence, tapie dans « la psychologie des profondeurs » qu’évoquait Carl Jung. L’anima de l’entité désire l’animus, mais se défie du plaisir, qui serait un aboutissement, et une fin en soi (« le plaisir est secondaire, seul compte le désir »), or, la construction est permanente, continuelle, veut conjoindre le sensible de l’anima et le pensif de l’animus, en une force, fascinante, parce que le lecteur, en tant qu’éléments du réel perçu par le texte, devient la proie immobilisée, érigée vers un texte prédateur, la « Nous Bête/Glatissante hors (du temps)/Nous Bête/Jouant de la : mort », planant, en chasse d’être soi-même en pompant le sens du réel. Quelque pensée nous vient à propos de Pascal Quignard, qui écrit, dans Le sexe et l’effroi, « la fascination signifie ceci : celui qui voit ne peut plus détacher son regard. […] La fascination est la perception de l’angle mort du langage », angles morts multipliés sur la page d’Anima(s) version(s) afin que s’y engouffre le regard fasciné, qui sera aspiré, délicieusement vampirisé. Voire, l’anima en évolution dans le texte tend à détecter le « fascinus » collectif pour renforcer son entité pourvue d’animus (« Les Romains appelaient fascinus ce que les Grecs nommaient phallos. Du sexe masculin dressé, c’est-à-dire du fascinus, dérive le mot de fascination, c’est-à-dire la pétrification qui s’empare des animaux et des hommes devant une angoisse insoutenable », Pascal Quignard). Ce livre rejette avec virulence ce qu’il ne veut pas être (la sexualité vue par le prisme procréateur), mais est néanmoins un engendrement, un auto-engendrement, qui se repousse lui-même. Il est dense, ne se referme pas sur lui-même pourtant, ouvre sur une complexité attirante, d’un être comme entité abstraite à la fois très concrète, défaisant la langue d’accueil pour se faire Beauté, refaire une beauté à la langue, qui dans ce texte fixe l’œil qui lit. « L’œil bande » (Emmanuel Laugier), et si une animadversion s’entend, la raison en est qu’une agressivité sourd de la construction vive du texte, qui mugit, rugit, gronde, contre la morne norme normalisante de la tribu. Il y a férocité de l’entité s’auto-désignant « la Bête », la Bête plusieurs, « Nous Bête », aux allures et aux propriétés mythologiques. Plusieurs fois cité, Bernard Noël vient en écho à l’importance accordé au regard, à celui porté sur le texte et à celui que le texte porte sur l’autre, où passent la fascination, certes, mais aussi la répulsion (l’animadversion est en branle) ; déchirant écartèlement. Dans Le Château de Cène (une des références d’Anima(s) version(s)), le narrateur-personnage observe, s’observe, comme assistant à une représentation de ce qu’il subit activement, pareillement dans Anima(s) version(s). Ainsi, l’entité/« la Bête »/le texte qui composent ce livre, a quelques similitudes avec « la jeune Parque » que Paul Valéry met en scène et poème, « Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de ma chair,/Durcissant d’un frisson à leur étrange étendue,/Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,/Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais/De regards en regards, mes profondes forêts ». Le désir voit. L’entité/Bête se reflète dans la salive, la semence et la cyprine, dans un « (Silence rythmé crissé) ». Texte bestial et félin, cru et élégant, Anima(s) version(s) donne et invite à regarder, donc, la naissance de sa propre monstruosité, voluptueuse, hissée-issue du très fin fond de l’inconscient conscientisé, objectivé, peut-être « l’antre » de la poète, pour qui « Vient alors le temps d’érotiser le monde///Les yeux ouverts///Les Monstres concrets ». Les multiples références à la mythologie nous amènent à penser à une Parque nouvelle : « Elle lèche les lèvres des sexes du sang des pleurs du désir des démons du non-être de l’impermanence du vide pendant que je tisse du sens du plein foutre et de tout que je remplis que je soumets que je frappe que je caresse que je suscite que je suce que je triture que je façonne du plein avec le vide » ; Parque prédatrice et vampirique qui tisse son existence. L’imago, nommée, sommée d’apparaître dans le champ de conscience, se voit alors en phase de destruction renaissante par la langue, vigoureuse et décidée, « Ne rien détruire mais tout transformer », langue brute et subtile, en hésitation prolongée et excitée entre le vide et le plein, « Et moi vive, debout,/Dure, et de mon néant secrètement armée » (Paul Valéry). Un livre ambitieux, « Création sera le (maître) mot » (référence à la Genèse), un livre démultiplié, où le sens file, échappe, demande une part d’acceptation de l’illisibilité reflétée sur la page, qui est érotisée, au final, pour ce que les signes laissent deviner de béance.


Jessica Gallais : Anima(s) version(s), éditions Isabelle Sauvage.

Jean-Pascal Dubost

22 juin 2015