Dennis Nurkse l Cirque Royal

1

Nous étions les étampeurs de Colmar.
La Tombola de solidarité avait payé notre voyage
dans un Pullman spécialement affrété au travers des blés blancs,
des peupliers cassés par les rafales, étranges pointes d’asperges
tels des danseurs en dentelle mais incorporels,
des vergers clos, des jardins de prieurés.
Une fois une femme à une haute fenêtre
se déshabillant paresseusement devant une bougie
nous regarda passer comme si nous étions de la fumée –

à peine assez d’espace pour se faufiler
dans le couloir des wagons-lits
depuis que les Ardennes s’étaient rassemblés
entre un coude et une main tordue :

des typographes jurant en rhénan,
un soudeur à l’arc avec un pouce droit noirci,
des tuyauteurs, un chaudronnier sourd,
des mineurs alsaciens clignant des yeux et éternuant,
travailleurs timides même ici, surtout ici,
une rumeur que les couturières monteraient à Lille.

C’était un secret qu’on nous avait confié –
un slogan griffonné sur un mur en retrait
Arc, mais les rues pavées
étaient inchangées depuis l’Empire.

Un garçon courant après un cerceau
trébucha alors qu’il commençait de vaciller,
une fille berçant une poupée
tourna son visage
pour que son œil de verre
nous voie disparaître.

2

Nous arrivâmes à la frontière
et murmurâmes, soldat, ami,
au Garde et il regarda ailleurs,
bouche close, joues rougissantes,
comme si nous lui avions fait des avances.

Le ciel s’abaissa,
le train fila une longue courbe,
nous pouvions nous voir, hommes rendus muets de loin
faisant des signes depuis des fenêtres obscurément brillantes
alors que l’Escaut clignotait entre des ateliers d’extrusion.
Nous devions aller au Cirque Royal.
Nous étions fiers, hors de nous
dans une rivière de poings dressés et de chapeaux melon.

Tout de suite nous avons été escortés,
placés sur le côté, parfois vers l’arrière,
par des employés fatigués à brassards rouges.
Notre pouls cognait. La foule était si énorme
qu’elle était son propre horizon, comme la mer la nuit.

Ainsi nous sommes entrés dans l’amphithéâtre.
Là sur une haute estrade les saints attendaient avec bienveillance,
Van de Velde, Hans Hasse, les Directions
sous des acronymes comme les noms de Dieu :
PKDsn ; PTT ; PSKN ; CGB ; FN ;
de quoi ces mots fantômes tenaient lieu
nul n’aurait su le dire mais nous imaginions
foyer, repos, nos enfants faisant la sieste le ventre plein.

Une voix s’éleva, ne venant d’aucune figure,
émanant d’un point fixe
entre les pommes d’Adam proéminentes
et les drapeaux richement parés aux plis cachés.

Cela parlait de paix. On avait le pouvoir
de briser les armes, nous étions l’histoire,
nous étions le temps lui-même. Le tonnerre de nos applaudissements
nous terrifiait : mais nous approuvions.

Le meurtre n’aurait pas lieu.
Verdun, les tranchées, le chemin des Dames
effacés du livre et la page arrachée.
Solidarité avec les mineurs de la Ruhr,
les mariniers du Jutland.

Alors Rosa Luxembourg
alla au podium sur la pointe des pieds, et elle
la future opposante de gauche, l’Intransigeante,
celle qui préféra la mort
à la violence des écoles verrouillées,
qui jamais ne nous fit de procès, dont la vie fut non
sans une trace de oui,

se pencha vers l’avant et nous fîmes silence.
Ce qu’elle lisait était-il si petit
qu’elle ne pouvait le déchiffrer : non,
elle sanglotait silencieusement
pour elle-même ; un moment,
les applaudissements se sont calmés
puis se sont tus.

Vous pouviez entendre les bannières
battre au vent dehors dans les rues,
tellement grandes, chacune ne contenait
qu’une seule immense lettre : L… I… B…
et dans ce silence étouffé nous sentîmes la force
de notre solitude et ce fut gigantesque.

Nous fûmes soulagés
quand Troelstra avança vers le podium,
main droite pompant avec exaltation
et le Bureau derrière lui
se leva comme un seul homme, applaudissant,
marmonnant les mots qu’il allait prononcer.




1

We were die cutters from Colmar.
The Solidarity Raffle paid for our trip
in a chartered Pullman through white wheat,
windbreak poplars, strange asparagus hedges
like dancers in lace but incorporeal,
walled orchards, priory gardens.
Once a woman in a high window
undressing lazily in front of a candle
watched us pass as if we were smoke–

barely room to squeeze
in the wagons-lit corridor
as the Ardennes assembled themselves
between an elbow and a crooked hand :

pressmen swearing in Rhenish,
an arc welder with a blackened right thumb,
pipefitters, a deaf boilermaker,
Alsatian miners blinking and sneezing,
laborers shy even here, especially here,
a rumor that seamstresses would board at Lille.

It was a secret that brought us---
a slogan scrawled on a receding wall,
Arc, but the cobbled streets
were unchanged since Empire.

A boy chasing a hoop
stumbled as it began to wobble,
a girl cradling a doll
turned its face
so the glass eye
could watch us vanish.

2

We came to the border
and whispered, soldier, friend,
to the Guard and he looked away,
tightlipped, cheeks reddening
as if we had propositioned him.

The sky narrowed,
the train plied a long curve,
we could see ourselves, remote tonguetied men
waving from darkly glinting windows
as the Sheldt flashed between extrusion mills.
We had come to the Cirque Royal.
We prized ourselves out
in a river of raised fists and bowler hats.

Instantly we were shepherded,
ushered sideways, sometimes backwards,
by exhausted clerks in red armbands.
Our pulse hammered. That crowd was so huge
it had its own horizon, like the sea at night.

So we entered the amphitheater.
There on a high dais the saints waited benignly,
Van der Velde, Hans Hasse, the Directorates
under acronyms withheld as the names of God :
PKDsn : PTT : PSKN : CGB : FN :
what those ghost words stood for
none could say but we imagined
home, rest, our children napping with full bellies.

A voice rose, disconnected from any face,
emanating from a fixed point
between the bulging adam’s apples
and the draped flags with richly hidden folds.

It spoke of peace. We had the power
to break the weapons, we were history,
we were time itself. The roar of our applause
terrified us : but we assented.

The killing would not happen.
Verdun, the trenches, Chemin Des Dames
erased from the book and the page torn out.
Solidarity with the Ruhr colliers,
the dorymen of Jutland.

Then Rosa Luxemburg
tiptoed to the podium, and she
the furthest left, the Intransigent,
the one who preferred death
to the violence of locked schools,
who never courted us, whose life was no
without a trace of yes,

she bent forward and we hushed.
Was she reading from a fine text
she could not decipher : no,
she was sobbing silently
to herself ; for a moment
the clapping kept pace,
then it died away.

You could hear the banners
flapping in the streets outside,
placards so huge each contained
just one immense letter : F...R...E...
and in that hush we felt the strength
of our loneliness and it was monstrous.

We were relieved
when Troelstra strode to the podium,
right hand pumping air raptly,
and the Bureau behind him
rose as one man, clapping,
mouthing the words he was about to speak.


Traduction : Dominique Dussidour et Laurent Grisel, avec la collaboration de l’auteur.

Ce poème a été publié dans la revue Poetry Wales.
Il fait partie d’un ensemble en cours d’écriture, Codex, qui s’attache à des moments clés de l’histoire.

On lira un autre récit de ce meeting européen du 29 juillet 1914 dans le journal Le Soir.
Dans son discours, Jean Jaurès annonce une réunion du Bureau socialiste international à Paris le 9 juillet, cette réunion n’aura jamais lieu.
La veille, le 28 juillet, l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Dans la journée du 29 juillet, la Russie déclare la mobilisation générale pour plusieurs régions militaires et pour les flottes de la Baltique et de la mer Noire. Jean Jaurès est assassiné le 31 juillet. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, le 3 août à la France, le 4 août à la Belgique.

Dennis Nurkse vit et travaille à New York. Il est l’auteur de dix recueils qui forment des ensembles d’allure narrative. Ses poèmes ont été publiés dans The New Yorker, The New York Times, Poetry Ireland Review, Poetry Canada, The Times Literary Supplement (Londres), ainsi que dans de nombreuses revues.
Derniers recueils publiés : A Night in Brooklyn ; Burnt Island.

Laurent Grisel - 6 juillet 2015