Le Voyageur de Sôseki

Toute une tradition littéraire, essentiellement européenne (mais peut-être pas que), a vu dans l’écriture et dans le roman en particulier une occasion privilégiée d’enquêter sur le monde et sur soi. La notion d’apprentissage et plus précisément de « roman d’apprentissage » nous le rappellerait au besoin. Le héros est jeune, inexpérimenté. La vie l’attend, lui tend les bras. Il va rencontrer des obstacles, surmonter des épreuves, et qu’il touche à ses fins ou qu’il s’en revienne déconfit ne change pas grand-chose à l’affaire : le secret de l’existence lui aura été révélé, fût-il aussi décevant qu’une existence morne qui se déroule en province (topos du XIX°). Oui, l’aventure, qu’a-t-elle été ? Que peut-elle être encore ? Même si le XXI° siècle semble loin des odyssées accomplies ou manquées, à la Flaubert, le romancier d’aujourd’hui n’a peut-être pas renoncé à la découverte, à l’illumination ou à l’absence qui en tient parfois lieu.

Je voudrais évoquer un ouvrage qui appartient à une autre tradition, une tradition asiatique. N’étant pas spécialiste de littérature japonaise (pas moins d’ailleurs que de quelque littérature que ce soit), je me garderai bien de chercher à définir ce qui en fait l’originalité. La littérature de Sôseki enjambe le XIX° siècle pour s’interrompre en 1916. Elle accompagne et rend compte du tournant moderne qu’entame alors le Japon et des tensions que l’horizon de la modernité engendre au sein d’un monde traditionnel. Dans le roman qui nous intéresse, Le voyageur, c’est le tourment existentiel d’un intellectuel, Ichirô, qui constitue l’élément « moderne » de l’histoire, dans le sens où il cristallise ou génère une inquiétude qui entrave le bon déroulement d’une vie de famille que tout destinait, sinon au bonheur, du moins à un semblant d’harmonie. Précisons que la maison familiale abrite parents, frères, sœurs, belle-sœur, servantes, et que la cohabitation n’en est que plus réglée, soumise à des usages qui semblent séculaires.
Jirô, le narrateur, est le frère d’Ichirô. Il est plutôt de caractère joyeux, insouciant. Il se cherche encore, sa famille aimerait bien le voir casé. Il finira par quitter la maison pour apaiser la jalousie de son frère qui imagine sa femme infidèle. Ce n’est que tardivement dans le roman que l’on comprend pourquoi le texte porte un tel titre. Au moment où, sous la pression de Jirô, lui-même poussé par la famille, le meilleur ami d’Ichirô incitera celui-ci à partir avec lui en voyage, histoire de changer d’air. Le « voyageur » n’est donc pas quelqu’un qui rêverait de partir loin sur les routes, que ce soit pour découvrir le monde ou pour relever un défi qu’il se serait lancé à lui-même. C’est un universitaire taciturne, irritable, que la maisonnée pousse indirectement à voir du pays dans l’espoir de le ragaillardir.

Ichirô n’aime pas particulièrement voyager, il est plutôt du genre à passer la plupart de son temps enfermé dans un bureau, à méditer ou à préparer ses cours, ceci au grand dam de sa femme, la discrète et un peu triste Nao. Le roman tisse plusieurs intrigues qu’il serait fastidieux de résumer. Disons qu’un peu à la manière d’un film d’Ozu, des destins se croisent sans que rien ne soit véritablement extraordinaire ni n’aboutisse vraiment. Le charme de cette écriture vient en partie de là, elle exerce un pouvoir d’attraction à partir de petites choses, de presque rien. Il y a bien des histoires de cœur, mais pas de véritables passions. Ce n’est pas pour autant la fadeur qui domine, mais quelque chose qui en termes de goût s’énoncerait difficilement avec des critères occidentaux.
Le voyage donc, ou plutôt le voyageur - si l’on veut bien admettre qu’il s’agisse d’Ichirô, car au fond on peut se demander si ça ne pourrait pas être quelqu’un d’autre, une personne qui n’existe pas vraiment, qui cherche à être - est tout sauf un aventurier. Partout où il va, il rencontre dégoût, ennui, mélancolie ou rage impuissante. Quelquefois un enthousiasme incoercible le prend, mais le plus souvent il s’abîme dans une méditation morose. Ce que relate dans une longue lettre qui clôt le livre son compagnon, chargé par la famille d’enquêter sur ses troubles - distance donc, une clé du style de Sôseki, rien ne devant être trop direct, trop présent, la simplicité a fortiori devant se conquérir, s’apprivoiser.
Ce qui ne manque pas d’étonner dans ce voyage, cette lecture, c’est, à son terme, sa dimension spirituelle, car aussi peu initiatique qu’il soit en apparence, le périple accouche d’un questionnement qu’on aurait peut-être tort de qualifier de métaphysique, en raison même de son caractère concret, fidèle en cela à la tradition zen. L’intellectuel désabusé ou torturé, en un sens l’incarnation des tourments du Japon moderne du début du XX° siècle, se tourne alors vers Dieu, il est vrai sous l’influence de son ami, mais comme il se tournerait en direction d’un insecte ou d’un animal surprenant. C’est la marche d’un crabe qui retient toute l’attention d’Ichirô, comme si elle recelait en elle tout le mystère du vivant. C’est un fait que les deux amis ne seront pas allés bien loin, ils n’auront rien vécu d’exceptionnel, le voyage n’aura pas été l’occasion d’une révélation ou d’une extase, mais en même temps il aura été l’occasion de libérer une parole, de réfléchir, de questionner, d’observer le silence, d’écouter les bruit du monde. En un sens un voyage pour rien, un dialogue pour rien, un roman pour rien, et c’est là tout son prix, toute sa valeur, de ne pas prétendre ramener dans ses filets la solution pour la vie à venir, la résolution des problèmes de couple, la clé pour la vie de famille, pour le travail, l’amitié… comme si de s’être confronté à l’immensité du cosmos comme à la fragilité des existences pouvait procurer un viatique pour le futur ! Ichirô n’est pas Ulysse, aucun chien ne jappera à son retour, pas même sûr que Pénélope daigne interrompre sa tapisserie, ou plutôt si, elle se conformera à l’usage, elle épousera le code de bonne conduite, et c’est là une partie du problème : comment vivre épanoui entre un conformisme mortifère et un sentiment de révolte intérieur ?
On dirait que le romancier n’a pas voulu répondre, qu’il n’a pas su, qu’il a voulu dire à ses contemporains et à ceux qui le liront plus tard qu’il n’y a pas de réponse à ce genre de questions, qu’il n’est plus temps de signer des contrats ou des chartes, l’instant égrène ses notes au fil du jour et si une main s’évertue à laisser des traces de ce qui par définition se disperse, qu’au moins elle ne prétende pas faire leçon.
Sôseki aura vu le début de la Première Guerre mondiale, pas la seconde. Il n’a pas connu l’ère du tourisme qui leur succéda mais cependant il a deviné que c’en était fait des grandes choses et des grandes distances, des grandes expériences et des grands discours. Ce qui est loin de vouloir dire qu’il n’y a plus rien à voir. Il suffit de prendre le temps de regarder :

« Un crabe rampait. C’était un petit crabe. Il n’était pas plus gros que l’ongle du pouce. Il n’était pas seul ; à mesure que j’observais, j’en voyais un deuxième, un troisième. J’ai fini par en découvrir de toutes parts qui nous envahissaient. »

Pascal Gibourg - 2 juillet 2015