J’y suis, j’y suis toujours

« Il est temps d’inventer de nouvelles boussoles », Lionel Bourg


Ce n’est pas parce que le corps – forcément usé par des années qui furent loin d’être de tout repos – connaît en vieillissant de fâcheux ratés, que l’on se doit de battre en retraite, de s’exclure, de se ratatiner en ne s’en remettant qu’à de vagues souvenirs qui, de toute façon, finiront par s’éroder et par disparaître.

Cette stratégie du piteux repli sur soi n’a pas cours chez Lionel Bourg. Et pas plus la sagesse que certains, passé un certain âge, vénèrent tant. Son charme anesthésiant, il le laisse volontiers griller les neurones de ceux qui ont décidé de rentrer définitivement les griffes. À cela, à cet état de fait assez désespérant, il préfère opposer une saine colère, celle d’un homme debout. Et même vent debout. Disant simplement, avec ses mots, sa verve, son énergie, ses flèches bien acérées, bien décochées, ce qui doit être dit, écrit, dénoncé, d’abord littérairement, et avec force, à propos de ce monde terrible, injuste, impitoyable qui continue de broyer sans ménagement.

« Je suis des régions grises.
Des scories, du mâchefer, des laves assouvies et de la crasse industrielle.
Du granit comme des gneiss, du grès primitif, des schistes délités dans l’obscurité que les miens creusèrent. »

Il n’oublie pas d’où il vient et sait de quoi il parle. Il le fait en prenant un minimum de distance pour exprimer au mieux les affres d’une désespérance dont les racines s’entortillent au plus profond d’un peuple bafoué. Il espère que celui-ci finira par relier en réseau toutes ces craquelures et fissures qui ne sont encore qu’à peine visibles en surface. Ce serait une belle revanche que de voir les tristes tenants d’une élite intellectuelle (lesquels se relaient à longueur d’année, à coups de livres et de plateaux télé, pour culpabiliser toujours un peu plus ceux qui souffrent) rabattre enfin leur caquet...

« On parle de piété. D’extase et de sacré. Du "mal". De la simplicité. Un bénédictin du sérail encense la pauvreté. À d’autres ! L’indigence, j’y suis né : ce n’est pas folichon à voir. Quant à s’en réclamer, légitimant le principe d’une vérité supérieure, chaste, évangélique, ne comptez pas sur moi, la pire abjection, qui se complaît à salir toute beauté justement, rejoignant sur la scène de leur pseudo conflit la feinte humilité du "Très-bas" et les roueries, les pièges ou les caresses d’une habile théologie négative. »

Lionel Bourg met le doigt là où ça fait mal. Il appuie et ne relâche pas la pression. Non seulement pour dénoncer l’effroyable « ordre des choses » que cimentent en partie finance et religions mais aussi pour mettre en lumière les quelques motifs d’espoir qui permettent d’entrevoir de vifs et salutaires sursauts.


Lionel Bourg : J’y suis, j’y suis toujours, éditions Fario.

Jacques Josse - 23 juillet 2015