Bleu de travail

« Faut s’entraîner comme un Indien pour pêcher l’instant à la main », Thomas Vinau


Le jour pointe à peine. Résistent encore, entre rideaux de brume et nuages bas, quelques lambeaux de nuit. Des étoiles, des lucioles. Le bruit du bois qui craque et celui des nocturnes qui filent au terrier. Il faut décrocher ses rêves. Se préparer à habiter cet aujourd’hui dont on ne sait presque rien. Retrouver le bon tempo. Monter en pression. S’éclaircir les yeux. Habituer son regard aux aspérités d’un matin blême qui finira bien par virer au gris clair. Et bien sûr enfiler son bleu de travail. Ou de chauffe, si l’on préfère, pour se rendre là où l’on se doit d’acter sa présence avec en tête l’idée de gagner en étonnement ce que l’on perdra, de toute façon, en espérance de vie.

« À chaque jour suffit sa peine mais la peine ne suffit pas au jour. Il faut prendre ce qu’il nous donne. Et, ce qu’il ne nous donne pas, le prendre tout de même. »

Ces choses-là s’apprennent. Qui demandent envie, patience, fraîcheur intérieure et belle dose de curiosité. Une façon d’être que Thomas Vinau, à l’évidence, est parvenu à acquérir. Elle l’aide à appréhender un quotidien souvent retors. À détecter de l’imprévu là où d’autres ne trouveraient que du banal. Pour cela, il convient d’être aux aguets, discret, attentif, à l’écoute, prêt à saisir ce que le jour peut offrir à qui sait voir et percevoir. Ces menus détails gîtent dans l’infime, dans l’instant et dans l’éphémère. Ce sont des oiseaux furtifs, des plantes anodines, des souriceaux qui se meurent, des insectes pris dans une toile d’araignée, une première neige aux flocons mal taillés ou une goutte de rosée que colore un reflet de verre... Des visions brèves qui ne peuvent advenir sans un total éveil des sens. Ni se dire sans le recours aux mots usés, usuels, largement utilisés et diablement efficaces.

« Ma langue trébuche sur les choses et les êtres. Sa démarche sans grâce a les genoux croûteux. Elle tombe au moins une fois sur deux. S’arrête. Recommence. Laisse dans la poussière ses traces maladroites. Quelques mots sales et simples. Éclats d’esclave sauvages. Qu’une bête fatiguée viendra lécher peut-être. Pour atteindre la prochaine nuit. »

Thomas Vinau sait qu’il ne peut sauver que quelques instants par ci par là mais il le fait bien, grâce à ces fragments ramassés, à ces séquences vives, à ces proses précises et délicates, empreintes de sagesse, d’interrogation et de doute, qui, mises bout à bout, constituent bien plus qu’une chronique du temps qui passe. C’est un livre de veille, un tonique et communicatif éloge du contre-pied au trop maussade quotidien qu’il élabore. À consulter chaque jour. Et à méditer longuement. En pensant, comme lui, à ceux qui ne sont plus là, en particulier à Jean-Claude Pirotte et à Pierre Autin-Grenier, dont il brosse ici des portraits sensibles, et si justes, notant, humblement, ce qu’il leur doit.

« On se serre dans les bras. Nos coudes ne donnent pas d’huile mais du sang et des croûtes. Une seconde sur deux passe à la benne. Nous sommes le pain noir. Ce qui est perdu dans la peine. »


Thomas Vinau : Bleu de travail, La Fosse aux ours.

De Thomas Vinau, vient également de paraître un ensemble de proses courtes, Autre chose, préfacé par François de Cornière, aux Carnets du Dessert de Lune.

Le site de Thomas Vinau est ici.

Jacques Josse - 21 août 2015