Sébastien Rongier | 78

Une galerie de portraits. La restitution d’une époque par accumulation, juxtaposition, addition d’instantanés. Un inventaire. Mais aussi, surtout, bien davantage.

« 78 » de Sébastien Rongier enchaîne 94 séquences pour un texte dont le centre de gravité convoque un espace-temps familier : une brasserie de province, avec ses habitués et ses clients de passage, dans une époque déterminée par le titre du livre. Il y aurait donc, à première vue, tentative de restitution d’un passé proche, révolu, mais capable de durer en décrivant la vie en commun qui se perpétue dans les cafés, à la ville comme en campagne, hier comme aujourd’hui.

Les séquences du texte, volontiers descriptives, confortent la première impression du lecteur, immergé dans un souvenir qui est aussi, en partie, le sien. Il s’abandonne au plaisir de lire un texte agissant comme miroir et comme fenêtre. Miroir déformant de la littérature où chacun se reconnaît dans la vie de quelqu’un d’autre, mais où, surtout, chacun parvient à mettre des mots sur ses propres silences, ses propres parts d’ombre ; et fenêtre ouverte de l’écriture, qui fait voir en transparence d’autres textes que celui qu’on a sous les yeux, comme des phares, ou des lampes, plus ou moins proches, sous la résille du texte imprimé. Ici, ces lampes s’appellent Georges Perec pour la scrupuleuse attention au quotidien et la hantise de la disparition, Claude Simon pour le recours aux images récurrentes et à l’obsession rythmique de la phrase, William Faulkner pour la jubilation narrative, le souffle, l’innocence d’écrire envers et contre l’époque, mais avec elle, en son cœur, et tant d’autres, comme Roland Barthes, peut-être, et Maurice Blanchot, parce que la phrase de Sébastien Rongier est neutre à force d’être dégraissée, qu’elle trouve une neutralité synonyme de puissance ; et, au bout du compte, Albert Camus, parce que rien ne saurait s’écrire en s’affranchissant d’un point de vue, et que le point de vue de « 78 » plaide en faveur de quelque chose, non pas d’une idée, ou d’une éthique, dont plus personne ne veut, que plus personne n’oserait formuler, mais d’une présence. Présence d’un auteur dans son texte, présence d’un texte dans la littérature.

Que de telles références ne soient pas manière d’enterrer « 78 » dans le tombeau des grands ancêtres ! Qu’elles témoignent, au contraire, de la surprise et de la joie du lecteur qui, après s’être laissé prendre par ce livre, comme il se serait laissé tirer par le coude, dans la rue, en retrouvant une ancienne connaissance, intarissable sur le bon vieux temps, aurait été ébloui, dans un second temps, par la singularité du texte, par sa dimension d’inédit, comme si la vieille connaissance en question avait dépassé l’inventaire du temps jadis, pour dévoiler une vie personnelle d’une immense richesse. Les années soixante-dix, telles que nous les livre Sébastien Rongier, ont beau capturer l’esprit et aligner les témoins d’une époque, elles n’ont jamais existé pour nous, elles n’existeront jamais que par le livre qui les fait naître, pour toujours, dans le langage.


« 1.

Ce dont on se souvient d’abord – surtout – c’est de son dos – loin – disparaissant dans la nuit.

2.

Dans la brasserie enfumée, on se souvient de la table du fond. Tout au fond. Quelques marches à monter, la hauteur pour tout voir, tout observer. Le rire des clients. Les échanges rituels. Les habitudes. Les clients qui entrent, s’installent et déplient un journal, sans dire un mot, juste un coup sec de la tête en guise de salut, et reçoivent, comme un rite, une cérémonie silencieuse, le premier verre. […] »


Les deux premières séquences fixent et réalisent l’ambition de « 78 ». Une trame floue servira de contexte au récit, donné comme tentative de remémoration. Ce floutage est servi par le recours au pronom personnel « on », marque d’un sujet évanescent qui s’affirme en se dissolvant dans la collectivité, en glissant vers le pluriel (« on » sera mis en système avec un « tu » récurrent, capable du même dédoublement), mais aussi par l’aveu explicite du binôme « souvenir – disparition », si central chez Perec, et par la figure tutélaire de la nuit, bornant la première séquence en l’ouvrant sur l’infini du livre.

Trois fois, d’emblée, l’auteur avoue son projet et l’inscrit dans une tradition, tradition mystique de la connaissance par les gouffres, de l’oubli de soi et du désir de clairvoyance. Cet appel vers la lumière, lumière paradoxale, noyée d’obscurité, s’inscrit indubitablement, dès la première séquence, sous la forme d’une exigence de précision, au moyen des incises « surtout » et « loin », venant pointer du doigt l’approximation métaphorique de cette première phrase, dangereusement lyrique, et stimuler, en retour, l’attention du lecteur sommé de lire chaque mot pour ce qu’il est, désormais, d’en mesurer la portée silencieuse et tragique, et d’entrevoir, dès à présent, le combat profond de « 78 », opposant la formulation et l’informulable.
C’est à cette suture radicale que « 78 » s’alimente et se renouvelle, de séquence en séquence, et que l’écriture dépasse l’inventaire, ou, plutôt, en renouvelle la portée dans la littérature. Chez Sébastien Rongier, l’inventaire devient roman. Plusieurs plans distincts entrent en résonance, établissent des correspondances, des dialogues, jusqu’à ne former qu’un seul, long plan-séquence. Comment ? En respectant deux impératifs littéraires : la progression narrative, source de nouveauté, d’imprévu, de romanesque, et l’insistance stylistique sur le même, la répétition, la psalmodie, garantes de poésie.

« 78 » : un enfant est abandonné dans une brasserie. Le dos qui s’éloigne, la nuit, la disparition se constituent dans l’œil de cet observateur démuni, impuissant, dont la simple présence ou le rayonnement font exister les perspectives et les possibles. La narration prend appui sur ce pivot. D’autres variantes de l’abandon s’incarnent autour de l’enfant, d’autres personnages, tout autant dépassés par les événements, nourrissant de faux espoirs, multipliant les mécompréhensions, les faux-semblants, les faux aveux, les vrais aveux, les fugues et les fuites, illimitant les potentialités du récit. Mais la seule logique d’accumulation, même valorisée par le hasard qui finit toujours par combiner deux éléments ressemblants, ne parviendrait pas à produire un monde tel que déployé par « 78 ». Il ne suffit pas de juxtaposer des fragments pour qu’une histoire émerge, une histoire qui ne soit pas le produit du fantasme du lecteur. Pour qu’il y ait histoire, il faut que les fragments soient éclairés, mis en perspective par l’écrivain, par sa vie propre, par ses hantises et par ses joies, il faut qu’il y ait quelqu’un en train de mourir à l’intérieur des phrases, de lutter corps et âme contre son anéantissement, contre l’anéantissement des autres, il faut qu’il y ait une guerre totale et une paix universelle, un fracas et un murmure.

L’accumulation plaide en faveur de l’homme, d’un homme perdu, fragmenté, contemporain en somme, de l’homme tel qu’il se conçoit dans les arts depuis la dernière guerre, d’un homme incapable de formuler la moindre vérité, d’un homme relatif, d’un survivant approximatif, d’un rien d’une infinie valeur, mais incapable d’articuler le nom de cette valeur. Cet homme, nous le connaissons. Il hante les grands livres, les phares et les lampes qui diffusent leur lumière sous la résille des phrases de « 78 ». Mais cette résille les surplombe et projette, à son tour, son ombre sur ces lampes du passé, les assourdit, les aveugle. Car « 78 » fait exister un monde. Un monde est là, sous nos yeux. Personne ne peut dire comment il s’est constitué. Personne n’oserait formuler cette vérité. Peu importe. Elle s’impose au regard. Nous avons vogué dans le brouillard. Longtemps. Et nous n’en sortirons probablement jamais. Nous avons allumé de trop puissants brasiers, de trop terribles autodafés. Mais aujourd’hui, à nouveau, ou peut-être enfin, nous venons de toucher terre, embarqués sur le frêle esquif d’un livre. Terre devant ! Monde formulé ! Ce monde fait plus que restituer quelques ossements, quelques fragments humains. Il porte à nouveau l’humanité souffrante, il retrouve et il tisse des liens, il réconcilie l’être humain et sa nuit, l’enfant et l’adulte, l’anecdote et l’histoire, le projet et l’accompli. Ce grand livre, c’est « 78 » de Sébastien Rongier.


« 89.

Ce qui s’évanouit au-dedans du tissu qui te sert de peau, c’est la nuit, la brasserie comme une nuit fugace et interminable. Depuis longtemps. Il faut désormais que tu comptes les fibres de ton corps. Chaque fil, chaque lien qui figure ta carcasse d’image. Parce qu’il ne te reste plus que cela dans les bars vides, l’imagination d’un après. Après le dos, après son départ, malgré son retour, les choses auraient continué, l’enfant aurait grandi, bu d’autres menthes à l’eau, gagné d’autres parties de flipper et écouté d’autres 45-tours dans le juke-box. Mais l’image, elle, l’image resterait dans l’embarras, dans le doute de ce qui aurait pu arriver. […] Dans un labyrinthe de verre, tu regardes le ciel. Tu le vois effacé, tu admires son absence et t’accroches à la trame qui reste quand le vent a tout essoré de la mémoire. »


Le site personnel de Sébastien Rongier
Sébastien Rongier, "78", Fayard, 2015

Philippe Rahmy - 3 septembre 2015