Antoine Mouton, En vue

Le Metteur en scène polonais d’Antoine Mouton vient de paraître aux éditions Christian Bourgois.

Antoine Mouton sur poezibao.





L’action se passe dans un théâtre français en vue, donc parisien. Le directeur de ce théâtre (en vue lui aussi) a invité un grand nom du théâtre international, un metteur en scène polonais. Celui-ci a décidé de présenter un projet inmontable, inouï, ou « en vue » (au choix), l’adaptation du roman d’un auteur autrichien mort (ça nous fait penser à quelqu’un). Les moyens sont prodigieux, à hauteur du projet. Prodigieux ou bien démentiels. Le directeur de théâtre et le metteur en scène devraient, après la première, être plus en vue que jamais.
Pourtant, au cours du récit, ils se demandent s’ils vont simplement pouvoir rester en vie.
Le metteur en scène polonais a des hallucinations. L’histoire du livre change chaque fois qu’il l’ouvre. Il oublie tout le temps le nom du comédien français qu’il a engagé. Il laisse moisir la star française (très en vue) derrière une armoire pendant presque tout le spectacle (très en vue aussi, l’armoire), il engage un interprète dont il retraduit les mots. Le projet n’en finit pas, les dépenses itou. La patience du directeur de théâtre atteint ses limites.
Antoine Mouton s’en donne à cœur-joie. Dans une langue au style châtié, aux longues phrases pleines d’incises et de subordonnées, il déroule une fantaisie délirante, qui frôle la farce et joue avec un sens de l’absurde qui ressemble parfois de très près à la réalité. Son metteur en scène polonais (on pense forcément à quelqu’un, mais on ne voit pas vraiment qui) semble avoir les obsessions, le goût du ressassement, la paranoïa qu’un certain auteur autrichien entretenait et dont il faisait le miel de ses textes (là, en revanche, on voit assez bien de qui il s’agit). Au passage, le gotha culturel est malicieusement égratigné. Même la Grèce s’invite sous la forme d’un philosophe, un drôle d’oiseau : « Non, je ne suis pas un aparté, je suis votre destin ! Pas même un épilogue, car je compte bien rester ! »
Des œufs durs dans la poche d’un grand manteau, une femme cloîtrée dans sa chambre d’hôtel, trois détectives polonais plus un autre, portugais, appelé en renfort, et quelques autres personnages extravagants. Si vous vous demandez comment l’auteur peut en finir avec tout ça, lisez le livre. C’est drôle et mystérieux, élégant et métaphorique. Derrière la parodie se cache un hommage amoureux à la grande littérature dont un certain Autrichien ne serait pas le moindre des héros. « Un spectacle qui ne tue personne n’est pas un spectacle vivant. »

Claudine Galea.

11 septembre 2015