Jérôme Bourdon | Je suis ma mère

Ce texte est le premier d’une série provisoirement intitulée : "Les voix de nos mères". La série se prolonge par "La Tante Agonie".





Inbal, la secrétaire, est entrée dans mon bureau sans frapper, et m’a tout de suite dit, très vite : tu as vu ce qui se passe, le massacre à Paris, regarde sur Walla. J’ai résisté à l’envie de lui dire : Paris, sur Walla ! Et je suis allé sur le site du Monde, évidemment. J’ai vu le récit, le meurtre des dix dessinateurs à la Kalachnikov, les tueurs en fuite, ma ville sous le choc, ensuite… ensuite j’ai du mal à croire que toute l’affaire s’est étalée sur deux jours, jusqu’au dénouement. Comme j’écris maintenant, à toute vitesse, la mémoire se prend pour César, elle comprime l’événement et les cadavres, en fait un paquet par-delà les catégories : dessinateurs, flics, jogger, juifs, tout ça c’est un seul chiffre tout rond, 17 massacrés en une seule longue fusillade, une vignette sanglante à classer dans la mémoire terrifiée qui ne veut pas que ça bouffe trop de place.

Et quand ça a été fini, les doubles prises d’otage, tous les morts, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai fait ce que je n’avais jamais fait, moi le grand planificateur qui joue à croire sa vie organisée alors que le hasard lui a tiré la manche tant de fois, et que seule la chance l’a sauvé du désastre, j’ai accepté le besoin qui n’avait jamais été aussi fort, pour aucun Noël, aucun anniversaire, aucun rassemblement familial, d’y être, d’en être, j’ai pris une décision au dernier moment, foncé sur momondo ou était-ce last.minute et j’ai pris mon billet pour Paris.

Que ferai-je là-bas ? D’abord, surtout, marcher. Marcher dans ma foule, avec les copains, enfin des copains. Il y aurait comme au temps de mon Paris une grande marche d’indignation républicaine contre…. un tas de trucs, oh j’avais l’habitude, on serait d’accord juste le temps d’une immense indignation, le soufflé retomberait, mais je m’en foutais, je voulais juste ne pas être seul.

Comme la crise se prolongeait, que les morts s’accumulaient, que la traque se poursuivait, moi je m’étais enfoncé dans la solitude, à Tel Aviv. L’un après l’autre, les copains, ceux d’ici, toquaient à ma porte, et puis les quelques mots dès que je croisais quelqu’un dans l’ascenseur, ça n’a pas cessé, les regards, les interrogations, peu importe qu’ils soient gentils ou un peu sarcastiques genre les Arabes on savait bien, ou les deux, je résistais à l’envie de répondre à la question qui dominait : tu as vu Paris, tu as vu Paris ? Non, non, non je n’ai pas vu Paris je n’y vis plus depuis quinze ans vous n’avez pas remarqué je vis chez vous, bande de cons ! Chez vous, chez moi, chez qui, je ne sais plus, j’ai juste envie de ficher le camp, pas envie d’être l’expert de la France (deux stations de radio locales m’avaient déjà appelé), miroir de l’expert Proche-Orient que je devenais à Paris, pas envie de rassurer encore ceux qui pensaient qu’à Paris comme à Tel Aviv Nord s’appliquait la loi du zéro degré de séparation, et que je connaissais nécessairement un ou deux dessinateurs (n’avais-je pas écrit un article sur la caricature ?), voire un client de l’hypercacher. C’est grand Paris vous savez, il y a plus d’habitants dans le grand Paris que dans le petit Israël, et quand vous voyez une rue avec des soldats ça ne veut pas dire que tout le pays est à feu et à sang. Ca veut dire qu’un type avec une caméra choisit ce cadre, et c’est tout. Ici, là-bas, c’est pareil. Je veux dire, la télé c’est pareil.

Bon, je taisais mes sarcasmes, ils n’étaient pas tout mal intentionnés les collègues, les secrétaires, mais on vivait soudain sur deux planètes alors que pendant des années j’avais cru qu’on vivrait ensemble, à la fin, que j’y arriverais. Non. Toute la mémoire d’une longue vie de Paris m’envahissait, ne me laissant pas le choix de mes pensées, alors il fallait y aller, et j’ai pris mon billet.

Pour ne pas être seul, pour être à Paris avec tout le monde. Ah le bon vieux temps des grandes manifs unanimes avec les copains. Je serai Charlie, oh, pas pour longtemps, pas pour la politique, pour être ensemble, être avec, sans savoir bien contre quoi. Contre la violence, qui n’est pas contre ? Contre la guerre, contre les méchants, un slogan ça va, trois slogans bonjour les bons sentiments glissants.

Je me tairai. Je marcherai. Je marcherai très lentement, au pas que me dicterait la foule, moi qui ne sait marcher qu’au pas de course moi que les enfants ma compagne tout le monde engueule quand on marche ensemble, t’es pas tout seul tu sais ! Moi il me faut ça, une foule énorme pour ralentir ma course et me sentir ensemble, tiens c’est idiot ça, me sentir ensemble – pourtant c’est exactement ce que je voulais.

Etait-ce la seule raison ? A ce prix-là, pour une telle folie par rapport à mon tempérament, je n’en avais sûrement pas qu’une, de raison. Et une fois le billet pris, les 780 euros lâchés d’un clic sur Paypal, tu parles d’un copain Paypal t’empale te met sur la paille ça va si vite, mais tant pis, une fois raqué le billet, j’ai fouillé, trouvé ou inventé des bonnes raisons.

Je me suis dit TOUS les copains de Paris vont être là, plus un bon paquet de famille. Je me suis dit qu’une injection familiale et tribale d’un seul coup, moi qui devais toujours me contenter d’un petit shoot cette fois ça serait le grand trip. Que je retrouverais les copains ensemble, avant de comprendre que je délirais, ils ne se connaissent même plus tous, mes copains, et je m’en suis fait pas mal de nouveaux. J’avais été l’axe de la roue, au moment de mon départ, mais la roue s’était cassée, depuis longtemps, et les chances que je puisse rassembler les rayons épars, dans une manif géante, pourtant l’image revenait, les copains coude à coude et moi au milieu, je me suis endormi dans l’avion en rêvant de ça.

De l’aéroport, je suis allé droit à la République, j’allais arriver juste à temps, en chemin j’ai laissé des messages, des SMS, à Guy, à Claude, à Patrick, à Samuel, pour qu’on se retrouve.

Et puis sur le socle de la statue, j’ai vu le graffiti.

Un vieux graffiti. NIQUE TA MERE, sauf qu’un graffiteur avait barré le NI, UE, et transformer le Q, en un énorme cœur tout rose fluo, ça devenait « AIME TA MERE », genre Œdipe à la République, rien à voir avec Charlie. Je n’ai pas résisté, j’ai remonté le courant de la manif qui venait de s’ébranler, comme fier d’être seul à avoir vu ce graffiti que tous ignoraient, j’ai sorti mon portable pour prendre une photo et la lui envoyer, à elle qui détestait tellement le nom du groupe, NTM, qui lui paraissait symboliser la grossièreté du temps, la fin de la langue française, l’invasion de son centre bourgeois par de menaçantes banlieues, j’ai photographié ça en imaginant le beau whatsap, « tu vois maman ! Les banlieues t’aiment ! ».

Et tout s’est écroulé. La foule me bousculait, énorme, « merveilleusement calme » comme écriraient à l’uni-con les médias nationaux, je me suis mis à marcher, je n’avais pas le choix, au pas de tous, au pas de foule, au pas de masse, et ça ne me disait rien, ne me rassurait pas, et j’étais seul et dix fois plus qu’à Tel Aviv.

Le graffiti m’avait piégé, je m’étais surpris à la croire vivante, c’était la première fois depuis des années. J’avais fait pire, je l’avais imaginée avec la WhatsApp, elle qui n’avait pas connu le smartphone, s’était battue avec le gros clavier de son portable primitif, avait fait exploser ses factures en le laissant allumé des heures, s’était battue au téléphone avec La Noce, comme elle les avait baptisés drôlement ou c’était peut-être SFR ? non, je ne lui avais jamais whatsappé des photos des enfants sur la plage, encore moins d’une manif à Paris, elle aurait tellement aimé, enfin une manif qui ne niquait pas ta mère qui parlait d’amour car oui, j’avais entendu, dans ma rêverie de deuil maternel, les mots « parle d’amour », ou j’avais rêvé, et la chanson se jouait toute seule dans ma tête, parlez moi d’amour redites moi etcetera, le graffiti dominait la manif de très haut, c’était la manif aime-ta-mère.

Je me suis forcé à regarder les gens autour de moi, ça parlait peu, ça se souriait beaucoup, moi je n’avais pas la force, je n’étais même pas déçu, j’étais rejeté d’une solitude dans l’autre, alors….

J’ai regardé le portable, il y avait des SMS de copains, quoi t’es dans la manif, je te retrouve ici, là, téléphone donc, d’ailleurs le téléphone a sonné et je l’ai éteint et j’ai pensé, je dois savoir, savoir ce qu’elle aurait dit, ce qu’elle aurait pensé, et puis je me suis dit tu ne sauras jamais, « heureusement qu’elle est morte avant ça ». Mais ça ne tenait pas debout, se dire « heureusement qu’elle est morte », c’est pour justifier une mort qui demeure à jamais injustifiable bien sûr.

Non, le contraire, malheureusement elle n’est plus là, pour s’indigner contre le monde, pour ces rodomontades qui m’enchantaient autant qu’elles m’exaspéraient. Ah, comme on aurait parlé ! Je ne serais pas venu à Paris, mais on aurait passé une heure sur Skype, j’aurais pris l’initiative, j’aurais appelé plein d’espoir, pour échanger avec ma mère, j’aurais raccroché épuisé comme chaque fois, chaque conversation durait une heure, je rêvais de m’en passer je ne pouvais pas, tout finissait chaque fois dans mon exaspération contenue, au revoir maman je te rappelle bientôt (en me disant in petto, tu parles, tu vas attendre longtemps), et en même temps, je savais bien que mon mensonge « je te rappelle », deviendrait vrai, que je ne pourrais pas la faire attendre.

Qu’elle allait me manquer.

Et maintenant dans la foule, l’exaspération me manquait, j’avais la nostalgie du monde de ma mère, des perles qu’elle aurait enfilées, des clichés au vinaigre qu’il m’aurait fallu avaler les uns après les autres, sur l’éternel islam, qui ne pouvait s’adapter, et la minute d’après sur la bonne volonté des petits beurs dans la manif rêvant de France éternelle, aucune contradiction ne l’arrêtait, aucun souci de cohérence, c’était ma mère, elle m’apparaissait, comme Marie (pas sûr qu’elle aurait aimé la comparaison), me faisait un accès de présence, dans la manif, parce que je ne faisais partie de rien, au fond, là-bas me renvoyait à ici, à mon vieux Paris, et quand j’y revenais c’était un Paris neuf, une autre ville toute bête, et ma mère n’était même plus là pour que j’appuie sur cette irritation, à cette colère. Elle m’avait donné ça, un but à ma colère, je pouvais m’exaspérer de dix neurones et m’attendrir avec les millions d’autres, de tout mon cœur et de tout mon corps, elle avait ce pouvoir, elle avait tant de pouvoir sur moi, les gens crient « Je suis Charlie, je suis juif, je suis flic », j’écoute d’une oreille, je m’entends penser ma mère aurait adoré, je lui aurait dit attends les lendemains qui déchantent maman, pas pour la politique, juste pour la faire enrager. Je tournais mon regard vers la foule, je voulais hurler, vous êtes cons comme ma mère, elle au moins je l’aimais, elle aimait la chanson de Souchon, « Foule sentimentale », moi je n’aime plus les foules, je suis seul dans votre manif, votre thérapie de masse pour moi ça ne marche pas, je ne suis pas Charlie.

D’ailleurs le fameux magazine satirique je ne l’avais jamais vraiment aimé, je regardais les couvertures que des ados brandissaient à bout de bras, très haut, on traversait la place Voltaire que je ne m’émerveillais même pas de voir absolument comble, noire à perte de fourmilière humaine, au fond terrifiante. Car au moindre incident, à la moindre panique, c’est si facile de déchaîner le monstre qui sommeille dans toute foule même née de la meilleure volonté.

Mais je m’en foutais, oui, de l’épouvante comme de l’espérance. Je comprenais comme j’avais fait semblant de l’aimer, le fameux magazine, quand j’étais ado qu’il fallait rire de tout et surtout du pape puisque maman l’aimait, surtout la religion, la politique je m’en foutais, je ne moquais du pape que parce que maman l’aimait.

Le monde était renversé, d’ailleurs, même après leur horrible assassinat, je les trouvais à côté de la plaque, les caricaturistes, pour faire enrager quelques terroristes, ils insultaient des millions de gens connement, il y avait sûrement mieux à faire, mais ces pensées-là je ne pouvais les partager avec personne, et je me suis dit que Maman, avec son côté catho anti-blasphème, elle aurait été d’accord, même sur un profond malentendu, on aurait communié pour ne pas être Charlie, juste un petit moment.

Comment dire ça à mes voisins, que Charlie Hebdo, je trouvais ça nul, inutilement provoquant, parfois antisémite et raciste, que tout ça ne faisait pas avancer le Schmilblick de l’Europe ni du Moyen-Orient, d’ailleurs l’Europe le Moyen-Orient franchement je m’en fous, maman me manque c’est tout, tout me manque d’elle.

J’aurais dû m’en douter, même si j’avais trouvé les copains ça n’aurait pas marché, je n’aurais pas été au diapason national, d’ailleurs à Paris Tel Aviv ou Göttingen je déteste les diapasons nationaux, j’aime les chansons de Barbara, on avait vu son dernier cancer avec maman, pardon concert, mais bon, le lapsus n’en est pas un, c’est le cancer qui les avait emportées toutes les deux, on savait pour Barbara, pour maman on l’apprendrait quelques jours après avoir vu chanter Barbara.

La manif pas tout à fait finie, je suis allé à l’hôtel que j’avais pris au hasard, malheur il donnait sur le boulevard, et j’ai vu les gens qui continuaient, qui applaudissaient des fraternisations improbables, un drapeau israélien et palestinien ensemble, mon vieux rêve de la bonne manif pacifiste enfin réalisé, et ça me paraissait complètement idiot, vide de sens, et j’ai retenu un crachat de sale gosse en cheveux blancs, sur cette foule larmoyante et guimauve et pas du tout Charlie, encore moins Hara Kiri, quand on y pensait. Mais une foule ça ne pense pas.

Assis sur le lit, j’ai rallumé mon portable, écouté les messages exaltés des copains, on me proposait divers rassemblements chez les uns ou les autres, c’était comme une fête, un banquet d’après deuil, je n’y comprenais plus rien, je n’avais que mon deuil de fils unique, les seules personnes que j’aurais voulu voir c’était les amies de maman, elles étaient mortes les unes après les autres sauf Bianca, mais celle-là je ne pouvais pas la saquer malgré son amour de ma mère, elle était sûrement quelque part dans la foule, à se pâmer d’être dans une manif, elle la bourge canonique, snob à se faire péter les accents circonflexes.

Alors j’ai pris l’avion le lendemain matin, après une nuit que ni le demi-Bordeaux acheté à l’épicier arabe que toute son attitude distanciait de la manif, (j’ai eu envie de lui dire que moi aussi, mais m’embarquer là-dedans, Israël et tout le pataquès), ni le gros joint offert sur le boulevard par un black exalté de fraternité républicaine, ni le double lexo avalé en dépit du bon sens à trois heures du mat, n’ont réussi à décauchemarder.

La solitude me poursuivait. Dans l’Airbus, toute la cabine s’enflammait contre l’Islam, l’antisémitisme, parlait d’Alyah, ce n’était pas mon problème non plus, soudain j’ai eu envie de retrouver les copains de Tel Aviv, énervants mais ils existaient, ceux-là, à portée de mon agacement, j’ai eu envie qu’on me redemande, « alors Paris », de fabuler sur la chouette manif et la fraternité black-beur-feuj, un fantasme des bobos tout blancs que j’avais vu en masse dans la manif, et de nouveau, je suis allé direct de l’aéroport, au lieu que me dictait mon envie du moment, sans réfléchir que ça n’avait pas marché dans un sens alors pourquoi dans l’autre.

Je suis entré dans l’ascenseur et l’envie est tombée, je me suis traité de con, à prier pour qu’il n’y ait personne, que personne ne se rue sur moi pour me demander, alors Paris, alors Charlie.

Ce fut pire. Ils étaient trois, le type de Sciences Politiques à l’humour gras, qui continue de me parler en anglais après vingt ans dans le pays, comme si j’étais un débile mental qui n’avait pas pu apprendre leur patois (ou peut-être pour me montrer qu’il est un quasi-américain, c’est très bien porté le pseudo-américain par les intellos du cru), et deux de ses assistants à l’air servile, il m’a lâché : « So, what do you say, Je suis Charlie ? ». Oh j’ai eu toute la colère mais sans la tendresse, comment leur expliquer qu’à Tel Aviv je me suis senti seul, en mal de foule parisienne, qu’à Paris j’étais seul dans la foule, que je n’avais marché qu’avec l’absence de ma mère. Alors, les larmes aux yeux, j’ai répondu et surtout pas en anglais : « Ani Lo Charlie, Ani Ima Cheli, je ne suis pas Charlie, je suis ma mère », et miracle ils n’ont plus rien dit, sont restés bouche bée, tandis que je serrais les dents jusqu’à mon étage, heureusement je descendais avant eux, j’ai pu fuir et les laisser s’engloutir derrière la lourde porte, et seul enfin, sur le palier, j’ai pu pleurer.





Prolonger la lecture par deux textes de Jérôme Bourdon publiés sur nerval.fr