Mouvement par la fin : Philippe Rahmy lu par MÉNACHÉ

Le livre de Philippe Rahmy magnifiquement proposé aux lecteurs de la revue Europe (juin-juillet 2005) par MÉNACHÉ.


« La maladie ressemble à celui qu’elle a frappé », écrivait Jean Reverzy dans Place des Angoisses. C’est au roman du médecin lyonnais que je pense en lisant l’ouvrage de Philippe Rahmy, lequel débute par ces mots : « Je me résous à parler puisque cela aussi sera emporté. » Etrange incipit ! Le début de la fin ! Par la fin. L’auteur est atteint de la maladie des os de verre. De son supplice, il a tiré ce livre. Sublime. Peut-on sublimer un supplice ? Il l’a fait, simplement, écroué sur son lit sans barreaux, mais pire : « Mon lit porte un corps à peine redressé.//Ce corps est un angle où ton regard se déchire. Dans sa plaie, il vit. » Description clinique des interventions successives qui torturent et assistent « un corps d’où je peux écrire... // À force de souffrir le discours s’élabore, esprit venu sur les déplacements du ciel. // ... Mon corps est un éclat de verre. Alors que j’écoute mes os se briser je perds la vue, la parole. »

Mouvement par la fin est un livre premier. Un livre unique comme j’aurais pu le dire d’ Une saison en enfer quand, adolescent, j’en fus bouleversé. L’auteur tire de lui-même le champ de son expérimentation à vif comme il en tire le chant de l’enfer vécu qu’il décrypte : « Mouvement par la fin est un visage sans traits... // Un portrait de la douleur est un récit d’absence.

L’expérience incommunicable, à la fois la plus intime et la plus partagée qui oppose celui qui souffre au reste de l’humanité mais rend identique le frère et l’étranger, la douleur me fut offerte au lieu de la vie... » Un souvenir résume l’enfance du poète : « Enfant qu’une caresse suffisait à briser, j’ai grandi sous un casque sanglé à un matelas. » Et ce mal génétique qui prolonge la croissance en survie se cristallise en la formule récurrente du titre, explicitée : « Mon existence est un mouvement par la fin ; je donne mon assentiment au démantèlement, le mien, qui va l’amble avec celui d’autrui et souvent plus vite que celui des choses. »

Au coeur de la cruauté qu’il endure, Philippe Rahmy puise au plus profond ses aphorismes d’une concision extrême : « Aucune douleur ne se compare à la douleur de naître. » D’une sagesse stoïcienne est celui que la mort ne lâche pas d’une phalange : « La douleur est effort de la mort. Elle prend par bouffées. » Il crie cependant. Combat trop inégal, sans espoir, décisif tout de même ... non je ne renonce pas à vivre, mais je m’épuise à disparaître ».
Ses métaphores sont d’une étonnante force de suggestion : « II pleut des barbelés », ou encore : « Je suis dans un sac. » Démesure aussi, à l’aune du calvaire : « La douleur est mon éternité. » Plus inattendues, sont les images liées au rapport du corps avec les sensations immédiates, fort différentes de celles du commun des vivants, eux-mêmes mortels en sursis : « la douleur lâche sa meute de lumières ». Avec une délectation éphémère, savourant une accalmie provisoire, le supplicié s’enchante : « Une douleur finit, elle coulisse à l’intérieur de mon corps en nage ; je la respire comme la mer »

Paradoxe presque inconcevable et pourtant convainquant : « ... le malade fait magie de sa souffrance, il ne peut être secouru. C’est lui qui porte secours. » Élan existentiel comme preuve à l’appui : « J’aime le mal pour ce qu’il m’ôte d’irréalité... »

L’écriture s’impose tel un exorcisme, une prière en soi, en prise directe sur le corps pantelant, le mal omniprésent à jamais invaincu : « Écris : toute parole vraie porte en elle sa possibilité... Écrire n’est possible qu’en attente d’infini. »

Il y aurait ici quelque obscénité à parler de bonheur d’écriture. Vrai et, mieux encore, unique, ce livre relate une aventure humaine immobile- le mouvement est
inteme -, celle de la vulnérabilité tortionnaire : « La crise finit. Les yeux crevés laissent couler l’esprit. Lampes de sang écrasées sous les blocs. »

Genèse à rebours. Le corps devenu livre, telle est la philosophie de cette initiation dévastatrice par laquelle « la douleur accomplit sa mue, elle termine par le Verbe ».

« Comment aborder ce livre bref, brûlant et glacé ? » s’interroge Jacques Dupin dans la postface. Son témoignage est limpide : « Très loin de toute complaisance narcissique, ce portrait de la douleur est un constat transcrit jour après jour de ce que le corps et l’esprit endurent dans l’épreuve. La notation réaliste au plus près, au plus précis, s’ouvre sur le dehors, s’exalte de la contemplation de la mer ou de la nuit, d’un arbre, d’un nuage, de l’envol d’une buse au-dessus des murs... » Le corps supplicié réinvente pour se maintenir éveillé l’échappée de la fenêtre ouverte et l’espace réconcilié.

Il convient d’ajouter enfin que Jean-Marie Barnaud, Jean-Pierre Siméon, directeurs de la collection « Grands fonds », et le poète-éditeur du Chambon-sur-Lignon jouent ici leur rôle de découvreurs, d’acteurs prépondérants de la diffusion et du devenir de la poésie d’aujourd’hui. Ce n’est pas leur moindre mérite que d’avoir donné à lire ce premier texte, capital, de Philippe Rahmy.

© MÉNACHÉ
6 juin 2005