L’épopée de Gilgamesh par Saadi Bahri

Le dernier samedi de chaque mois, on peut, à Paris, assister à la représentation de L’épopée de Gilgamesh, la plus vieille histoire du monde, écrite au sud de l’Irak actuel – plus ancienne que l’homérique Iliade et que le récit biblique. Saadi Bahri propose une traduction de la langue disparue de Gilgamesh pour le théâtre d’aujourd’hui, et il précise que « l’action se déroule jadis, maintenant et demain ».

On se rend au Pré Saint-Gervais dans le XIXème arrondissement de Paris et on cherche le Théâtre de l’Orme : on se fait ouvrir une lourde porte rue de l’Orme et on pénètre dans une petite cité H.L.M. Tranquille, on suit dans la cour des panneaux indiquant le théâtre et on descend au sous-sol d’une maison : quatre pièces constituent ce théâtre souterrain et caché, l’une d’elle possède une grille en fer forgé que le directeur fait bruyamment claquer en racontant des histoires étonnantes, une autre est meublée comme un tableau de Modigliani (divan rouge et miroirs), et l’espace de la salle de spectacle, illuminé d’une verrière au plafond, contient quatre piliers blancs comme marbre qui dessinent l’entrée de la scène.

Le directeur, Laurent Azimioara, qui est aussi metteur en scène, est un artiste qui n’a rien à dire en dehors de la scène : c’est lui qui nous accueille, et qui se met et vous met immédiatement en scène. On parcourt les successives pièces, en lui donnant la réplique dans ce décor créé pour les jeux et représentations.

Saadi Younis Bahri, pendant notre bavardage, se prépare silencieusement, revêt son costume couleur de plusieurs sables, dispose masques et instruments en silence sur deux bancs latéraux, et lorsqu’on a rejoint les fauteuils rouges, entre en scène, statue vivante entre les colonnes blanches .
Au commencement est le Verbe, lorsque le comédien prononce en plusieurs langues, Arabe, Allemand, Anglais, Français :


« Ourouk que Gilgamesh a bâtie
qu’il érigea par la hache et la sagesse
Ourouk, ma ville au bord de l’Euphrate
qu’il éclaira par la justice et le savoir
Laisse- moi contempler tes murailles géantes »

A lui seul, il interprète les différents personnages de l’épopée du grand roi Gilgamesh, hommes et femmes, homme-dieu et déesses, taureau et serpent. Il joue avec les pouces d’un petit instrument qui s’appelle sanza et qu’il tient entre ses mains comme un trésor, fait résonner les cordes de la cithare, souffle dans un pipeau, revêt des masques, grandit, se recroqueville.
Gilgamesh est au début un héros furieux, d’une colère qui rappelle celle d’Achille au chant I de l’Iliade :
« Chante, ô Muse, la colère d’Achille ». Deux siècles auparavant, la colère furieuse de Gilgamesh (« Il n’a laissé aucun fils à son père / a forcé la Maison des Épouses ») est le premier chant du héros. Comme Achille aime Patrocle, Gilgamesh connaîtra Enkidou.

Nous entendons et voyons Gilgamesh, deux tiers dieu un tiers homme, à qui l’épreuve de l’incarnation et de l’humanité sensible et fragile est imposée, offerte, et les masques tombent du visage du comédien : lui fait face un frère, un ami qu’il affronte avant de l’aimer, ce sera Enkidou.
Enkidou est créé à l’image d’un dieu aussi, façonné dans l’argile. Il vit tout d’abord avec les bêtes sauvages, sans vin, sans plaisir autre que primaire, mais après avoir découvert le plaisir avec une femme, il devient homme et veut mesurer son agressivité à celle d’un autre : ce sera Gilgamesh.

Gilgamesh découvre la joie de l’amitié et, quand meurt Enkidou, les douleurs de la perte :

« Il était la hache à mon côté
l’arc dans ma main
le poignard à ma ceinture
ma gaieté, ma joie et mon habit de fête »

C’est à la fn du texte et de la représentation l’angoisse de la mort. Gilgamesh approche l’immortalité, l’espère en tout cas : un serpent lui dérobe la plante de jouvence, il s’accepte mortel, connaît la sagesse et construit Ourouk.

Saadi Younis Bahri est une multitude de présences, et celles des temps, non pas seulement le temps qui nous accompagne jour après jour, mais celui qui, fulgurant, violent, en tout sens, nous malmène et nous enseigne. Le jeu du comédien se déploie en voix, couleurs et instruments de musique, devant nous, plus ignorants avant qu’après, plus émerveillés aussi, enchantés.

Pour les enseignants un dossier sur la première œuvre littéraire que nous connaissons, inventée vers le début du IVe millénaire avant Jésus-Christ par les Sumériens, au sud de l’Irak actuel.

Pour en savoir plus sur l’épisode du déluge, car la première tablette découverte à Ninive, la onzième de l’œuvre, raconte le déluge, dans L’Épopée de Gilgamesh

Pour les rêveurs , l’émission L’heure des rêveurs sur France Inter et deuxième émission ici

Le spectacle se joue le dernier samedi de chaque mois à 15 h, au théâtre de L’Orme, 16 rue de l’Orme à Paris. Pour réserver : 0648568349

Chantal Hibou Anglade - 9 octobre 2015