Francisco Goldman, Mexico, une passion

Francisco Goldman, Circuit intérieur, « Une chronique de Mexico », traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillemette de Saint-Aubin (éditions Christian Bourgois).





En août 2011, je tenais encore ma chronique littéraire à La Marseillaise et j’étais éblouie et déchirée par la beauté d’un livre qui allait paraître aux éditions Bourgois, Dire son nom, de Francisco Goldman.
En novembre 2011, il recevait le prix Femina étranger. J’avais été la première journaliste à écrire sur ce livre magnifique où la mort d’Aura, la compagne de Francisco Goldman, ouvre sur un chant d’amour inoubliable. Quatre ans plus tard, je viens de terminer un autre livre de Goldman publié début 2015, Circuit intérieur, sous-titré « Une chronique de Mexico ».

Au terme de cinq années d’abîme, après la disparition violente d’Aura (brisée par une vague en faisant du surf), Francisco Goldman décide de s’installer pendant deux ans à Mexico, lui qui jusqu’ici vivait essentiellement à New York, et de se remettre à conduire dans l’enfer routier que représente Mexico. Circuit intérieur est la parabole d’un double voyage. Le premier conduit l’homme à ne plus être terrassé par la mort d’Aura, à aimer à nouveau. Le second mène le journaliste à enquêter sur les enlèvements massifs et les meurtres de jeunes gens par les cartels et les narcotrafiquants avec la complicité des hommes politiques et de la police, et l’écrivain à rendre hommage à la ville d’Aura, une façon de retourner à la vie, une vie après Aura.
Tout est double dans ce livre, à commencer par Francisco Goldman, à la fois hanté par la présence de son amour et parfaitement maître de ses moyens dans l’accomplissement de son travail.
Les allers-retours entre monde extérieur et monde intérieur se court-circuitent. Le livre se découpe en deux parties, deux temps. Le premier temps est une sorte de repérage, et une façon d’apprivoiser Mexico DF par l’auteur, « jeune conducteur » sur le Circuit intérieur, un périphérique qui entoure la ville et dont la circulation est ahurissante. Une fois engagé, on ne peut plus faire marche arrière. Le second temps « conduit » directement à son sujet, l’angoisse de mort qui étreint chaque année des familles mexicaines : les enlèvements répétés de jeunes gens qui disparaissent sans laisser de traces.
Ce que l’auteur applique à son trauma, le journaliste va s’en servir pour mener son enquête : « Je pouvais me servir des mots en guise de boussole pour suivre le trajet que j’avais pris et, en lui conférant un ordre narratif, une séquence d’incidents et de significations, le sauver du circonstanciel et de l’éphémère. »
Le 26 mai 2013, douze jeunes gens disparaissent devant un after du nom de « Heavens ». Les enlèvements sont devenus fréquents dans le DF (district fédéral de Mexico), et prêtent à des interprétations, des rumeurs qui mêlent comme chaque fois les cartels de la drogue et des personnalités politiques publiques.
Francisco Goldman s’accroche à l’enquête, contre le classement de l’affaire par le maire en place. Il scrute et analyse chaque moment, chaque document, revient sur chaque interrogation, sur les choses tues, effacées, trafiquées par le gouvernement ou les media, comme il l’a fait sur son amour, comme il le fait sur l’évolution de sa douleur.
Certains faits vous détruisent ou vous transforment. La douleur des familles est redoublée par le silence. L’auteur sait qu’il ne faut pas se taire, qu’il faut rendre leur corps aux disparus, établir les faits qui entourent leur disparition, jusqu’à ce que chaque mort ait son histoire. Alors on ne confondra plus l’autre et soi, les morts auront leur place et la vie reprendra la sienne.
Son sujet, la façon dont il s’en empare nous happent. Les découvertes qu’il fait au cours de l’enquête sont aussi ahurissantes que la circulation sur le Circuit intérieur. Mais ce qui est extraordinaire, c’est la puissance de vie qui se dégage toujours de la capitale du Mexique, la beauté, le désir qu’elle suscite.

Il y a vingt-sept ans, j’y passai une quinzaine de jours, avant de m’enfoncer dans le pays pour quatre semaines. En lisant le livre de Goldman, je retrouvai comme un goût, une odeur, des sensations physiques de la façon dont vibre Mexico.
Des amis qui en reviennent m’en ont parlé avec la même passion. C’est le seul mot qui convienne à Mexico, cette ville qui éblouit et consume, et donne la sensation de vivre à deux cents pour cent.
Tous les amoureux de Mexico doivent lire Francisco Goldman.

Claudine Galea.

22 octobre 2015