Kvar lo de Sabine Huynh

(Extraits de Kvar Lo, à paraître en janvier 2016, chez Æncrages & Co, coll. Écri(peind)re., avec une postface de Philippe Rahmy).

Kvar lo , de Sabine Huynh (extraits)

*

Te construire
sur ce kvar lo
ce qui déjà n’est plus
en rassemblant
ce qu’il te restera
de vocable
pour tenir droite
illusion
en équilibre
sur ce rien
échangé
entre elle
et toi

*

Le maëlstrom d’un temps
révolu étourdit
tes pensées

entre toi et là
où te mène le voyage
sans ancre, l’éboulis
des mots chus dans le pays
–age

valent-ils mieux que les pierres
qui forçaient la distance
entre le verbe et toi ?

*

Buvant à la source
des secousses
te voilà au fin
fond de l’errance
sur le point de

basculer
l’autre côté
du silence

Rage de dents sans lait
dans ta bouche raide
et sans mots
close et maudite
en mal d’amour
laide, que le sourire a fui

Nul besoin
de savoir
qui tu es
pour sentir
cette séparation
lancinante

*

Chez vous on criait
des phonèmes – la violence
des secrets n’est pas un discours
mais pur anathème

Toujours les guerres ont coupé
des parents des langues
gagner le pain à la salive
écorcher les lèvres d’étreindre
des murs à l’odeur de mots
inexplicables, ceux-là même
devenus imprononçables
— le nom de Dieu, celui de la mère

langue introuvable
tu(e)
te tais
(…)

*

Après les chocs
des caresses rares
étreignent parfois l’air
un magnolia en fleurs
un accident de lumière
mais reste cette heure
de la nuit où ton visage
s’altère

dedans le cassé
déhanche la vie

*

Sur les côtés
ce vert à toute vitesse
et ces nuages à ras de terre
masses mauves liserées
de lumière déclinante

comme toi
les talus surgissent
hagards, ébouriffés
coiffés de partitions
sans notes

l’ocre de certains buissons
réveille des attentes
une douleur nouée
tandis qu’à contresens
le ciel se dérobe

*

Les arbres dociles au feuillage
de plus en plus ombre
de moins en moins feuillage
et leur cime, une illusion

le paysage voile ses plaies
d’une trame grise et serrée
la pluie crépite, zèbre tes yeux
la route assombrie te traverse

en dernier recours, des collines
plates, carrées
fantasmes de foyer
linguistique

Sabine Huynh

Kvar lo : Postface par Philippe Rahmy

Kvar lo, titre du livre, ou déjà plus en hébreu, fixe l’enjeu du texte. Une naissance paradoxale affirme, dans un même geste, un accueil et un adieu : accueil de l’enfant qui vient au monde et amputation de la mère qui se libère de cet enfant, accueil d’une voix balbutiante qui est encore le bruit indifférencié de la matière, du nourrisson, une avalanche de cris, et disparition de cette signature singulière, d’un corps neuf dans notre monde si vieux, érosion d’une voix si fraîche dans le brouhaha de la vie. Ce qui est donné, donné pour être repris, se comprend sous forme d’espace à arpenter, de champ à couvrir. La question que pose cette translation est celle de son enjeu. Le voyage entre l’origine et le terme excède-t-il la jouissance de se mouvoir, existe-t-il une direction, et, si tel est le cas, comment formuler cette direction, puisque le but du voyage demeure caché ? Nous venons du silence et nous y retournons ; entre ces deux éternités impersonnelles s’étire l’abstraction radicale, car incarnée, du langage.
Kvar lo reformule et vivifie l’affirmation d’une présence qui se constitue (kvar) et celle d’un chaos déjà constitué (lo) ; Kvar lo, à lui seul littérature, combinant le possible et l’impossible, comme on nomme les étoiles à portée de la main sur le ciel nocturne, à jamais hors d’atteinte, et qui brillent à mesure qu’elles refroidissent. Tout est vain, mais une promesse demeure attachée à notre mortalité, un remède existe dans le mal. Nous sommes détenteurs d’un héritage. La naissance, que nous ne sommes capables d’appréhender qu’en termes d’opposition, nous restitue une réalité troisième, irréductible aux modèles binaires. Comme la mère sent vivre l’enfant qu’elle porte, un enfant qui redéfinit de fond en comble la femme, nous avons l’intuition d’une présence dans la chair, excédant l’opposition vie/mort. Cette présence est le langage. Kvar lo débute par un état des lieux. Ce qui vient de naître, le langage, est dit « sans/mémoire dans l’absence/d’une langue ». Quelque chose, un corps, une parole, une question, a été précipité dans la catastrophe de la vie donnée, par le poème, comme environnement liquide de propagations antagonistes, couleurs vives ou atones, mélopée ou silence. Mais contrairement à la naissance rousseauiste, elle aussi conditionnée par l’anéantissement d’une félicité préexistante, l’origine ne se constitue pas seulement dans son rapport à la défaite ; l’origine est ici porteuse d’une présence incontestable, qui ne sera pas sacrifiée comme pouvait l’être l’image d’un paradis perdu, mais qui sera, au contraire, nourrie par l’écriture, approfondie, creusée, et, finalement, investie avec sincérité.
Il y a donc un projet après la catastrophe, un projet qui ne saurait la légitimer (on ne peut légitimer le mal), mais qui advient, envers et contre tout, sur la ruine. Quelque chose est « à construire ». Cette chose est définie comme « vocable », ce vocable appréhendé comme élément d’une architecture absente. Cette absence positive est réduite aux fondamentaux du mouvement, « se tenir droite », trouver un « équilibre », sachant que ces conquêtes ne visent pas à produire une figure stable, mais à faire des propositions de/au langage, des invites, à instaurer un « échange ». Échange d’une immense fragilité, sur le point d’être rompu, comme la vie d’un enfant peut être anéantie par un rien et retourner au néant, comme la parole peut, elle aussi, « basculer » et retourner « au fond de l’errance ».
Kvar lo se constitue contre cette violence et contre ce silence. Voilà son double héritage, voilà une première direction. Violence et silence ont été matrices, elles demeurent en creux dans la faculté de parler. Leur figure effacée continue à se mouvoir à l’intérieur de la parole, à la menacer de destruction pour lui permettre d’exister ; une parole encore tentée de rentrer en elle-même, de retrouver son antériorité paisible, mais malheureuse. « Tu t’enterres/pour rester/dans un corps qui ne sait/plus être touché. » Le fouissement, le pli et le refus « forgent l’absence » à mesure qu’une réalité nouvelle se constitue, se défait de ses ancres.
À force « d’insistance », cette réalité nouvelle se déchire, poche placentaire du langage ; elle se détache de son origine, la voici libre et perdue au milieu de la formulation. Mais ne pouvant pas se constituer de manière péremptoire, elle devient elle-même « déchirure », cicatrice, une graphie élémentaire formulant et reformulant le scrupule d’exister. La parole redéfinit ainsi la filiation par rupture du lien de parenté biologique et redéfinition de la rupture en tant qu’identité. Portée à ce degré, la parole ne rêve plus de voix personnelle. Elle s’excède, au contraire, pour fusionner avec « toutes les voix qui se sont tues » (Georges Perec). La destruction est elle-même détruite, et le poème, à jamais au- delà du formulable, trouve le cœur de toute parole. Sabine Huynh écrit, « Tu as vécu/ta propre Shoah. »
Quelle écriture, quelle langue sont dès lors encore possibles, quelle écriture face à l’immensité d’un tel héritage ? Une « Langue avalée/membre fantôme ». Une langue qui ne se présente plus comme chemin, mais comme « distance dure ». C’est parvenu à cette extrémité que le texte trouve son épiphanie. La « distance dure » du poème, son corps ramassé comme une balle de fusil, reformule son point origine en le sublimant sous forme de rumeur. Ce n’est plus la voix singulière qui signe le poème, mais le murmure de l’humanité, morts et vivants confondus, car « Il ne suffit pas de parler/pour que la langue soit/une demeure. » Le retour à la formulation, car il s’agit bien d’un retour à l’origine, sera celui d’Ulysse naviguant sur un océan de langues. Kvar lo nous invite sur la mer du langage, de la parole collective qui n’est pas un multiple de voix individuelles, mais la restitution d’une harmonie entre ce qui a été disjoint ; une entente, une sympathie, et, au bout du compte, un amour.
La désillusion et le désenchantement ont défini les conditions préalables à cette union. Il a fallu accueillir l’inconnu. L’inconnu a fait irruption. Il a fallu l’accueillir comme on accueille l’enfant, par le crâne, par la mort, il a fallu accueillir le langage, une langue d’abord osseuse, violente et mutique, noyée de cendre et de larmes, mais qui s’est progressivement détachée de sa plainte pour trouver son nom, son nom hébreu, Kvar lo, dégoulinant de vie, aux yeux grands ouverts.

Philippe Rahmy


Les images sont de Caroline François-Rubino, visiter son site :
http://www.caroline-francois-rubino.com/

Le site de Sabine Huynh : http://www.sabinehuynh.com/

Philippe Rahmy sur remue.net.

8 décembre 2015