Jane Sautière | Stations (entre les lignes)

Déplacements.
Déplacements du corps.
Déplacements du regard.
Métro, bus, tram, trolley, train, avion …
Villes de banlieue, Paris, Lyon, Venise …
Les transports en commun comme un des derniers ou trop rares lieux de mixité sociale en France.

« Je lis peu dans les transports, il me semble qu’il y a toujours quelque chose à voir, ou plutôt à ne pas perdre de vue. Il y a le besoin d’être présente à ce moment en laissant l’esprit divaguer, emmenée, vacante, vivante, petite particule, satellite minuscule et invisible d’un ensemble plus vaste qui tourne maintenant sans moi et dont j’ai pris le soin depuis si longtemps de noter les battements.  »

Jane Sautière utilise et a beaucoup utilisé les transports en commun dans sa vie quotidienne. Elle observe et elle note. Et c’est un regard sur le monde comme il va, comme il avance, comment il se laisse transporter. Des faits.

Et c’est peut-être à la page 95 qu’elle nous donne une clé de son écriture, fragment écrit alors qu’elle apprend la mort de l’historienne Jacqueline de Romilly :

« J’observe les moineaux à la recherche des miettes de croissant, furtifs et vifs, moineaux au plumage neutre de souris ailées, cette existence fragile et persistante dont je consigne les traces avec le même désespoir et la même nécessité que ce fut la Grèce antique pour la grande helléniste. Il n’y pas de hiérarchie dans la nécessité. »

Déplacements pour le travail, pour la vie courante, pour la vacance et il est question du temps qui passe, de ce que la mémoire garde, de ce qui fait le vivre ensemble.
Et aussi les changements.

Jane Sautière invite des petites gens dans ses phrases, ceux qu’on ne parvient plus vraiment à nommer mais qui sont là. Qui existent.

« Un vieil Antillais fait la manche : « Personne n’a rien pour moi ? » On n’avait effectivement rien pour lui , selon la prédiction de la sa formulation. Il n’a pas fait le stage « se connaître pour maîtriser une communication positive ».

Le monde change. Elle ne juge pas. Elle constate, elle note et c’est malin.

Et il y a aussi l’avancée dans l’âge si bien racontée avec sa dame Jeanne vieillissante qui prend le temps de rire avec un jeune danseur tamoule
La vie est un transport.
Un transport en commun.
Avançons.

Échanges par mail  :

fs : La prison, la maternité ou la non maternité (?), les vêtements, les transports en commun ... Comment définir ce qui semble déclencher l’écriture de chacun de tes livres : thèmes, sujets, contraintes ?

js  : Le premier livre, « Fragmentation d’un lieu commun » portait dans le titre, sans que je le sache alors, un thème d’écriture, celui de la confrontation avec ce, (ces) lieu(x) commun(s). Je crois même que c’est maintenant, une fois écrit « Stations (entre les lignes) », que je peux affirmer cela. Je n’ai jamais eu de « projet » d’écriture, de perspectives lisibles, déterminées. L’écriture est très fragile pour moi, ou peut-être est-ce moi qui suit fragile devant toute perspective établie. Je me suis aussi rendue compte récemment que la mise entre parenthèse de « entre les lignes » dans le titre de mon livre était une façon d’oser porter la question de l’écriture en la plaçant dans la protection de la parenthèse. J’ai peur d’un écrasement de l’écriture par l’auteur. Plus le temps passe, plus il en va même d’une forme de méfiance. Ce n’est pas grand-chose l’auteur, ce laborieux instrument qui doit savoir rester à sa place. Un manœuvre tout au plus.

Dans le lieu commun, il y a ce que nous traversons tous, ce qui est un thème de nos sociétés, ce qui nous crève les yeux au point de plus pouvoir y voir. J’aime déplier cela, regarder d’un peu plus près, ce que je ne saurais pas faire sans la littérature. Sans doute aussi faut-il pour que l’écriture existe, une confrontation avec le vertige du cliché, ses élévations, ses chutes, ce qu’on passe au rasoir de l’expérience pour déconstruire ou au contraire habiter le lieu commun.

fs  : Comment s’imposent-ils à toi ?

js : C’est le mot, ils s’imposent. Je travaille à partir des notations dans les carnets. Parfois, quelque chose prend le dessus, persiste, m’engage plus profondément, j’y reviens, je tourne autour. Puis j’ouvre un chantier sur l’ordinateur. Parfois ce sont de fausses pistes, parfois non.
Je le sais dés lors que le texte « prend », me tient et se déploie. Je suis à chaque fois saisie par la vigueur avec laquelle un texte signifie qu’il va venir prendre toute ta vie par la peau du dos. Après, le temps d’écriture jusqu’à l’achèvement du texte peut être long, il y a des allers retours, des moments où il ne se passe rien, où on craint d’avoir perdu son travail. Mais le texte est un organisme vivant et, comme tel, il a ses latences, ses brusques poussées …

fs : Sais-tu très tôt quel sera le "sujet" du livre à venir. As-tu déjà en tête le prochain ?

js
 : J’ai un chantier ouvert et je n’ose pas en parler, j’ai peur que, comme dans le film de Fellini (« Fellini Roma »), la découverte de fresques rupestres lors du chantier du métro, les effacent du fait du surgissement de la lumière, irrémédiablement. C’est une superstition, mais bon. Disons que j’aimerais travailler sur la question des animaux « domestiques », nos vies communes, leur place, l’occupation de nos espaces par eux, nos accommodements… Mais, basta, au travail et silence.

fs  : Ton corps, ta personne sont affirmés dans chacun de tes livres, mais ce qui en émane à la lecture, c’est le regard politique sur notre société.
En quelques mots, tu parviens à dire ce qui fait le clivage, la fracture sociale... Est-ce important pour toi ? Le nommerais-tu engagement politique ?

js  : Si ma personne est présente, c’est parce que je ne suis pas dans une écriture de fiction, j’ai besoin d’éprouver ce sur quoi je vais écrire, comme s’il me fallait vérifier quelque chose de l’ordre de la charpente.
Je tourne aussi beaucoup autour du « nous » qui figure pour moi la question politique, fantasmée ou réelle. Être ici et ensemble, n’est-ce-pas la matière avec laquelle on pétrit la chose commune ? Je veux l’aborder de manière sensible, avec le matériel collecté au jour le jour, ce qui n’a pas d’a priori, ne postule et ne prescrit rien. Un livre n’est pas un tract, il ne doit peser sur lui rien qui infléchisse sa route ou la gouverne. Un livre est libre. J’ai eu l’idée, un moment, de faire une partie spécifique sur les frôlements que les transports en commun provoquent avec les personnes qui mendient. Je ne l’ai pas fait pour la raison même que j’aurais été tirée vers le manifeste. Or, il était nécessaire de garder vivant et vraie la douleur de celui qu’on croise sans le regarder et celle de celui qui inflige l’absence de rencontre. Après, à chaque lecteur de faire ce qui lui est nécessaire politiquement.

fs : Il y aussi une manière très simple mais très émouvante d’évoquer ce qui disparait ou a disparu. Sans nostalgie.
La perte. Maladroitement, j’ai envie de poser la question : est-ce volontaire ?

js : Non pas vraiment… Mais ma propre histoire veut que la perte, la mort, la disparition sont la cause même de ma venue au monde. Ça colore la vie durablement mais pas de façon immobile, immuable. Cette histoire (les deuils de ma mère, la mort de ses deux premiers enfants) est vivante, elle bouge, elle se remanie, elle s’enracine dans mon existence, mais elle la nourrit aussi, elle la peuple. Il y a une énergie du passé, une vigueur incroyable. La vie nous déborde, même dans notre passé.

Stations (entre les lignes) - éd. Verticales, 2015
©photofabienneswiatly

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Fabienne Swiatly - 7 novembre 2015