Un roman intitulé Biographie, par Dominique Dussidour

1. Relire Biographie [1]
Cette lecture est une relecture. Biographie [2], roman d’Yves Navarre paru en 1981, n’a guère quitté ma table de travail depuis 1986, année où je l’ai lu la première fois. En 2000, Biographie a fait écho quand j’ai lu Le Livre d’un homme seul du romancier Gao Xingjian, né comme Yves Navarre en 1940, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait. Ces deux romans s’appuient et progressent sur les écarts et les tensions créés par une narration à deux voix, il et je dans Biographie, il et tu dans Le Livre d’un homme seul. Une jeunesse française dans les beaux quartiers de Paris, une jeunesse chinoise pendant la Révolution culturelle maoïste : deux expériences dissemblables dans leurs circonstances culturelles et politiques, semblables dans leurs désirs, leurs colères, leurs douleurs ; deux romans qui appartiennent à la littérature mondiale.
En racontant l’histoire de l’un, ces deux écrivains racontent l’histoire de tous : entendre et faire entendre les voix multiples, dissonantes ou à l’unisson, qui traversent une conscience humaine. Les questions que chacun d’eux pose sur l’Histoire et sur son histoire, sur ses origines sociales et familiales, et sur ce qui, finalement, le constitue en propre, nous nous les posons tous. Qu’ils n’y répondent pas ou à peine, peu importe, là est la part du lecteur. Aucune littérature n’est étrangère, aucune voix d’écrivain n’est muette, aucunes oreilles de lecteur ne sont sourdes.
Comment raconter la construction de soi et la présence de l’autre dans le déroulement d’une existence quand un je, un tu, un il, sont les outils grammaticaux de connaissance qui ont été choisis ?

La relecture de Biographie, roman de il et de je, en octobre de cette année, est à l’image d’une pluie de neige qui a eu la particularité non de recouvrir mais de dévoiler les paysages sur lesquels elle tombait
lentement
avec la délicatesse de l’amitié.
Les flocons blancs des phrases ont retrouvé, presque vingt ans plus tard, les creux et les crêtes, les haies, les bosquets, les collines, les courbes, les dénivellations d’un territoire romanesque déjà arpenté. Ils savaient où se poser dans les ruelles de Condom et sur les trottoirs de Neuilly, dans le jardin de la maison de Vétheuil et sur le piano de la villa Sainte-Foy, le long des remparts de Briançon, dans les bureaux de Flammarion, ils savaient à quelle fenêtre s’accouder dans la maison de Joucas. Ils se trouvaient en terrain familier pendant le voyage à Grenade, dans l’amitié d’Élie Gagnebin, devant les cabrioles du chien Tu et sous les yeux perspicaces du chat Tiffauges. Ils se souvenaient des premières rencontres sensuelles et sexuelles et des ruptures sentimentales. Ils reconnaissaient Adrienne et René les parents, Grand-Mère et Bonne-Maman, Jean-Jacques et François-Pierre les frères aînés, Madame Lalanne, sœur Marie, comme s’ils ne s’en étaient jamais éloignés.
Les flocons blancs des pages ont à nouveau voltigé au-dessus de la cartographie d’une existence : l’enfance, la famille, l’école et le lycée, les amitiés et les inimitiés, les voyages, les maladies, les amours, les premiers emplois dans la publicité, les livres lus, les premiers poèmes, les dix-huit romans refusés par des éditeurs, le premier roman publié, en 1971, Lady Black — quelquefois tournoyant autour de ces hauts sommets à l’air raréfié qui se nomment le temps et la mort, d’autres fois précipités dans l’incompréhension, l’humiliation, le rejet comme dans autant de gouffres assassins. Mais toujours, tournoiements ou précipices, ayant maille à partir avec les mots et ce qu’ils signifient, portés, emportés par leur souffle.

2. « Ressortir vivant de ce texte »
« Je veux ressortir vivant de ce texte », écrit Yves Navarre le 18 mars 1980, soit trois jours après avoir commencé la rédaction de Biographie.
Cette phrase a dû être énoncée d’innombrables fois par d’innombrables auteurs écrivant des romans, des poèmes, des chansons, des pièces de théâtre, même si leurs textes n’en portent pas témoignage aussi lisible. Elle est au cœur du roman d’Yves Navarre où s’exposent et se nouent les liens indissolubles, fondamentaux entre l’être humain et le langage, ce qu’il dit et ce qui le dit. Les deux voix de Biographie — roman de soi, je ; roman de l’autre, il — le placent dans la bibliothèque des livres qui cherchent, comme il l’écrit, non « pas une issue de secours mais une issue de recours » et d’où, comme il l’écrit encore, « On ne sort de la gueule du loup que par la gorge du loup, au risque du saccage ».
Nul n’ayant jamais pu dire — ni Yves Navarre ni aucun des lecteurs que nous sommes — sinon au risque de la folie, « je veux ressortir vivant de cette vie », il est ici question de « ressortir vivant », malgré failles et blessures, de l’œuvre intitulée Biographie.

3. Deux voix, deux temporalités
Biographie n’est pas une autobiographie comme l’est Autres rivages de Vladimir Nabokov. Ainsi que le rappelle plusieurs fois Yves Navarre dans le texte, c’est un roman. Sa matière brute se trouve dans le passé de l’auteur mais elle se tient maintenant devant lui, face à lui, attendant d’être mise à découvert, élaborée selon l’ordre du langage.
24 septembre 1940/24 septembre 1980 :
une durée de quarante années qualifiées par Yves Navarre d’« années de jeunesse ».
Les deux dates ne sont pas équivalentes : 24 septembre 1940 marque la date de sa naissance ; 24 septembre 1980 annonce la fin de Biographie le jour de son quarantième anniversaire.
Une existence a commencé le 24 septembre 1940.
C’est un texte qui prendra fin le 24 septembre 1980.
Biographie est le mouvement qui va du début d’une existence vers la fin d’un texte, de la venue au monde vers la recréation de ce monde.

Deux temporalités y sont à l’œuvre :
une vie racontée dans un récit à la troisième personne
ce qui se vit et s’éprouve pendant l’écriture de ce récit dans un journal rédigé à la première personne.
Panorama et gros plan, deux focales.
« Texte et contexte », écrit Yves Navarre.

Ce dispositif narratif à deux temporalités et à deux voix permet au romancier de faire le portrait d’un autre qui, en l’occurrence, n’est pas un double mais l’autre que soi, celui qu’il a été. On n’y voit pas un personnage préexistant se mettre en quête d’un auteur mais un écrivain partir à la recherche de celui qui a participé d’une façon ou d’une autre, empathie ou distance, aux cent quarante-quatre personnages imaginés dans les romans précédant celui-ci. L’exercice n’est pas existentiel, il est romanesque : se tenir en équilibre sur la ligne de démarcation, si elle existe, entre un enfant prénommé Yves et le je qui écrit.
Les premières pages de Biographie gardent la trace de cette dualité : deux débuts, maintenus par Yves Navarre dans la version définitive, se succèdent. Les premiers chapitres 1 et 2 sont surtitrés « L’émotion de départ ». Écrits à la première personne, ils appartiennent au journal. Le chapitre 1 raconte les circonstances qui ont donné naissance au projet. Le chapitre 2 est composé de cinq annexes, dont la notice consacrée à son père dans le Who’s Who in France, éditions 1975-1976. Ces annexes, que les conventions éditoriales placent habituellement à la fin d’un ouvrage, deviennent ici les préliminaires d’un second chapitre 1 : l’évocation de Condom terre d’origine.

4. Une course contre la montre

Biographie, du grec bios : la vie, et graphein, écrire. Écrire la vie et vivre de son écriture. Biographie, de bios, la vie, immatérielle, que rien ne peut définir ni contenir ; et de graphein, écrire, la matière écrite qui contient et définit. Entre les deux, l’écriture, tentative de saisie de la vie, entre les mots, entre les phrases, entre les lignes, entre les instants et respirations du texte, la vie, parfois : Yves a toujours placé des virgules comme des accents aigus. L’aigu stoppant l’adjectif (chap. 50, p. 359).

Biographie est composé de 96 chapitres, y compris les chapitres 1 et 2 du premier début, qui ne figurent pas dans la table des matières.
Les soixante-dix-huit chapitres du récit portent un titre-programme, voici les premiers : La terre d’origine (Condom, dans le Gers), Bonne-Maman (la grand-mère paternelle), Grand-Mère (la grand-mère maternelle), L’incendiaire, L’odeur du figuier, Les barreaux du berceau, L’arrivée du peigne, Les adieux de madame Lalanne, Impasse privée, La chasse aux impressions…

Sur quel enfant le romancier se penche-t-il ? Quel regard porte-t-il sur lui ? Fait-il naître ou renaître celui qui, autrefois, n’écrivait pas ? Qui, l’enfant ou l’adulte, conduit l’autre dans ces chapitres qui présentent tour à tour pentes douces et aspérités ?
Pentes douces sont les scènes où apparaît Adrienne, mère aimante au foyer, épouse vivant dans l’ombre du père. L’évocation en est étale, d’émotion contenue, d’intensité constante. Quand aspérités il y a, elles sont de nature paternelle. Au fil des pages, des années, on voit ces aspérités se propager du domaine familial au domaine professionnel et au rôle social que tient le père, directeur de l’Institut français du pétrole, aussi dur pour lui-même que pour les autres, qu’ils soient parents ou collègues.
Fils de son père et de sa mère, dernier-né d’une fratrie de trois garçons, plongé dans son époque, dans son milieu, l’enfant prénommé Yves avance pas à pas dans une histoire dont il ignore encore tout. Son enfance inquiète ne va de soi ni pour lui ni pour les autres. On le voit s’efforcer peu à peu de comprendre et de se détacher des données et des contraintes d’origine.

Le lit vole moins, la pelote revient. Parfois, le soir, après dîner, Yves s’assoit en tailleur devant le fauteuil du salon dans lequel Adrienne se tient. Les avant-bras levés, les coudes bien en l’air, il a la responsabilité de l’écheveau qu’il faut tenir tendu et sa mère met la laine en pelote. Léger mouvement de droite, de gauche, puis de droite, Yves essaie de faciliter le travail. Il veut aussi, mouvement suave, mieux placer le fil invariablement droit devant elle pour qu’il ne se casse pas. Parfois, seulement, imperceptiblement, il accélère le mouvement. Adrienne le regarde alors, droit dans les yeux, et fait tourner plus vite la laine autour de la pelote. Elle a peur, elle aussi, que le fil se casse. Si Yves ralentit, Adrienne se calme, regarde René, dans son fauteuil. Il lit le journal, ou bien s’est-il endormi. La radio, faiblement, répète des messages litaniques. Les volets sont fermés. Une lumière faible, dans un coin du salon. Yves voit l’ombre portée de ses bras. Puis il s’endort avec l’écheveau, comme emporté par un mouvement perpétuel. Qui le place dans son lit ? Impression : le rêve de la pelote est venu avant l’écheveau. Le rêve a été confirmé par l’écheveau. La réalité sort du rêve (chap. 13, p. 110).

Le romancier observe, décrit. Il ne cherche ni à disculper ni à condamner. Il raconte les obstacles, les éblouissements — traçant un parcours psychologique autant qu’une mise au jour des déterminations socio-historiques. Cet enfant a le droit d’être sauvé et le romancier le sauve de l’indistinction, de la confusion, de l’oubli. Il se tient à ses côtés, veillant sur ses jours et ses nuits, sur ses rêves, sur ses peurs, pendant le trajet jusqu’à l’école et dans la cour de récréation, durant les randonnées en montagne, les séjours en Angleterre, en Espagne, comme un romancier veille sur un personnage, à la fois plongé en lui et irrémédiablement autre.

Le journal, à l’origine de « l’émotion de départ », est rédigé de façon discontinue du 15 mars au 24 septembre. Les seize chapitres qui le composent portent en titre une date : mardi 1er avril, vendredi 11 avril, lundi 14 avril, mercredi 23 avril, mercredi 30 avril, mardi 13 mai, dimanche 25 mai, samedi 31 mai, vendredi 13 juin, vendredi 27 juin, mercredi 9 juillet, mardi 29 juillet, dimanche 31 août, samedi 13 septembre, mercredi 17 septembre, mardi 23 septembre.

En dehors de l’écriture, pure (vas-y Valentine, je te touche, et de touche en touche j’entre dans la gueule du loup), tout n’est que malentendus savamment orchestrés. Nous nous sommes informés, expliqués, analysés à l’extrême. Ne reste qu’un petit bout de ciel, au présent du passé, et son silence, le vrai : petit bout de ciel qui s’est obscurci, pourquoi, comment ? Tout, sauf le mensonge esthétique. Au risque du crachat. Qu’ils crachent. Ce soir, je dormirai mieux. Peut-être. Et parce que j’ai avancé, amplitude. Le territoire de Biographie doit l’emporter sur celui du journal intime. Et dans ce journal, témoin, qui donnera le rythme jusqu’au jour de mes quarante ans, ce 24 septembre 1980, seuls les présents doivent apparaître, et les absents de ce monde absurde ne plus paraître, ou peu. Je ne corrigerai rien. Ce sera brut. Max Jacob, on ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique. La correction, c’est faire du beau sur du vrai. Ce n’est plus vrai. Le sublime m’ennuie ou m’abat. Je veux l’étreinte. Emanuel vient de me dire au téléphone, « va jusqu’au bout du danger » (chap. 2, p. 53).

Jusqu’au 9 juillet, le journal intervient après un nombre moyen de quatre séquences du récit. Yves Navarre y relate les repas partagés avec ses voisins, les allers et retours, avec chats et machine à écrire, entre la maison de Joucas et l’appartement parisien, les tentatives vaines de discussions avec son père, les étapes de l’édition de son roman Le Jardin d’acclimatation qui va paraître peu après la fin de la rédaction de Biographie et qui obtiendra le prix Goncourt. Il y rapporte les paroles et recopie les lettres des proches, amis essentiellement, à qui il donne à lire les chapitres du texte en cours au fur et à mesure.

Joucas. Chère Marie-Claude et cher Jean-Jacques. Me voici donc depuis plus d’une semaine dans cette petite maison de village où je me terre chaque fois que besoin est de me recueillir pour écrire. Autant dire, pour éviter toute confusion, que tu n’es pas, Jean-Jacques, mon frère mais un ami, mari de Marie-Claude, et que vous vivez, non loin du village, avec vos deux fils. Nous nous connaissons depuis quelques mois, deux ans bientôt ? Nous nous sommes connus d’abord par la lecture que vous avez faite de certains de mes romans. Puis nous avons appris à nous rencontrer. L’été dernier, de dimanche en dimanche, un dîner chez vous, un dîner chez moi, je vous ai lu les chapitres du roman en cours qui s’intitulait alors Le Signe de vie et dont vous avez plus tard, au moment des fêtes de Noël, deviné le titre en même temps que moi, Le Jardin d’acclimatation. Ce roman vous est dédié. Je vous remercie de l’avoir écouté en train de se faire : je ne peux plus me passer de l’exercice oral du texte. Confrontation. Recherche de la mesure et de la cadence. Besoin aussi d’offrir en partage et de puiser dans ce partage-là, attention portée, ombre portée des autres, fécondité, la force nécessaire à l’affront de la suite.

Ce soir, vous venez dîner. Il y aura mes voisins Jacques et Mira dont j’aime le goût de vie, amis du village. Luc et Paul descendront de leur moulin et nous nous restaurerons, un peu serrés, autour de la table. J’ai ouvert de bonnes bouteilles. Le couvert est mis. Le repas est prêt. Dans deux heures, fin d’après-midi, je vous apporterai cette lettre avec les chapitres de la semaine et à votre regard, ce soir, quand vous entrerez chez moi, je saurai que je dois continuer. Je l’espère (vendredi 11 avril, chap. 7, p. 71).

Si les deux temporalités se déroulent selon un axe horizontal, elles ne progressent pas à l’identique. Quand le journal interrompt le récit, le récit reprend ensuite là où il s’est arrêté. Ce n’est pas le cas du journal : pendant le récit, des journées, qui auraient pu trouver place dans le journal, se sont écoulées, ont disparu.
L’alternance entre il et je se modifie au chapitre 50 intitulé « Il » qui appartient au récit. Nous sommes entre le 27 juin et le 9 juillet 1980 du journal. L’adolescent Yves a quinze ans, il vient d’être reçu au BEPC.
Il s’empare alors de ce qu’écrit je :

Un autre se détacha de lui qu’Yves se mit à ne pas aimer. Non qu’il s’était aimé jusqu’alors pour se parer et se voir plus beau ou plus souffrant qu’il n’était, mais cet autre qui se détachait de lui, proie d’Eloy, proie de l’homme du métro La Chapelle, personnage des étreintes, troublé, n’avait ni les traits ni la capacité d’écoute et de présence de sa personne d’origine. Yves devint deux. Yves devint le voyeur de ses propres ébats amoureux, élans et insatisfactions ; ébats sensuels, le moindre regard alertait ; ébats sexuels, corps à corps en pure perte. Et plus il écrit Biographie, plus il se demande si tout ce qui va survenir, après, dans sa vie, après Peter, après Javier, après La Antilla, après la Loca, Pilar, après Eloy, et après l’homme gris, ne s’est pas passé sans lui.

À la page suivante, page 358, c’est je qui s’introduit dans le récit de il :

Un autre se détacha de lui avec lequel Yves s’efforça de ne pas jouer. Et pour les autres, seul cet autre lui-même existait. Depuis quelques jours, je viens et reviens vers ce bureau, j’interroge ma Valentine, j’ai la gorge serrée et un poing dans le ventre : je veux m’arrêter là. C’est le dessin que sœur Marie me faisait colorier au jardin d’enfants : la fourche, l’embranchement, le chemin de gauche et le chemin de droite. Tout était coupé en deux. Ils m’ont coupé en deux. Un autre survient. Un autre que les autres fabriquent de toutes pièces. Un autre conforme et désiré d’avance. Un autre que moi-même. Pas moi. Et pourtant, je suis encore là, je. Je suis tout entier dans mon écriture. L’autre n’écrit pas.

À partir de ce chapitre 50, les dates du journal s’espacent : 9 juillet, 29 juillet, 31 août. Non que le je du journal disparaisse, au contraire : il s’immisce de plus en plus souvent dans le récit.
31 mai : « J’ai grandi de quatre ans en quelques pages. »
27 juin : « Je n’ai que quatorze ans depuis deux jours » (échange avec Marguerite Duras).
9 juillet : « Je n’ai que quinze ans. »
31 août : « Il me reste vingt-cinq jours pour parcourir sept ans. »
19 septembre : « Plus que cinq jours à compter de demain. »
Les lieux se superposent :
28 août : « Je reste à Joucas [où il écrit] parce que je suis à Vétheuil [la maison d’enfance]. »
Des objets témoignent de ces rapprochements :
« Il y a connivence entre le cliquetis de la machine à écrire et le tic-tac du réveille-matin. »
Plus les jours passent, plus le temps du récit et le temps du journal tendent l’un vers l’autre, s’enchevêtrent : la vigne vierge plantée dans le récit durant l’été 1974 fait le tour de la terrasse, dans le journal, le 2 septembre 1980.

***

Retour de relecture. La neige a continué de tomber pendant les dix jours de la relecture et maintenant les flocons tourbillonnent. La lectrice a faite sienne la course dans le temps romanesque que déploie Biographie, a fait sien le désir poignant d’articuler les deux temporalités, l’instant présent et le cours de l’existence, de concilier je et il, celui qui écrit et celui qui n’écrivait pas. Elle retrouve la question qu’elle s’était posée, elle s’en souvient avec étonnement, en 1986 : est-il possible que les deux cheminements — le cheminement du je et le cheminement du il — ne concordent jamais, est-il envisageable qu’ils poursuivent des trajectoires propres jusque dans l’infini du temps ?
Autrement dit : est-il possible que ce roman ne prenne pas fin ?
Bien sûr que non.
Biographie prend fin à la page 694 :

Mercredi 24 septembre. 16 heures : je viens de corriger ce chapitre en pleurant. Et sans changer un mot. C’est ainsi : maman est morte, ce matin. Adrienne, maman, ma mère. Demain matin, au lever du jour, je prendrai le chemin de Condom.

Seules ne prendront jamais fin, ne seront jamais définitives nos relectures.

10 novembre 2015

[1Ce texte a été lu au 2e colloque Yves Navarre, « Du romanesque à l’autobiographique », 9 et 10 novembre 2015, Paris.

[2Flammarion, 1981. Il a existé une édition de poche en deux volumes. On peut trouver ces deux éditions, désormais indisponibles, en livres d’occasion. À noter que les éditions H&O ont entrepris de rééditer certaines œuvres d’Yves Navarre en édition papier et/ou numérique, ainsi que des textes inédits.