Svetlana Alexievitch, l’histoire au risque de la littérature

« Et soudain, il n’y a plus de livres utilisables. »
La Supplication

L’obtention récente du prix Nobel jette un éclairage plus que flatteur sur une œuvre en tout point remarquable. Son intérêt documentaire et historique ne fait pas l’ombre d’un doute, qu’il touche à la Deuxième guerre mondiale, la catastrophe de Tchernobyl, la guerre d’Afghanistan ou l’effondrement de l’Union soviétique. Mais celui-ci ne doit pas occulter la valeur littéraire de son travail.

Par valeur littéraire, on entend généralement désigner un style, une musique ou un phrasé. Sans faire totalement exception à la règle, le cas de Svetlana Alexievitch est cependant exemplaire, d’abord en ceci que la langue, ou plutôt les langues qui parlent dans ses livres ne sont pas siennes mais appartiennent aux voix qu’elle entend restituer ou faire entendre. Voix de femmes et d’hommes, d’enfants, témoins et acteurs d’une histoire récente voire actuelle, souvent douloureuse, pour ne pas dire terrible, tragique. Si l’on peut parler d’une manière ou d’une méthode propres à l’auteur - écoute, confiance, fidélité et impartialité -, nous ne devons pas oublier que son art participe d’une élaboration collective ou ce qui tient à la personne est transcendé, dépassé par quelque chose de beaucoup plus grand : une histoire, un monde, un système. Tout est personnel et plus rien ne l’est, tout est historique mais également sensible, traversé par une matière affective et sentimentale, des désirs et des mots d’ordre, des peurs et des devoirs, des exigences. L’intelligence de tel ou tel, l’intelligence de tous qui est aussi une intelligence de la situation, procède d’une mise à l’épreuve des corps, d’un défi qui vaut pour injonction, injonction à dire, à parler à celle qui questionne, à libérer les mots, à faire venir au jour une vérité aux aspects multiples et contradictoires. Svetlana Alexievitch ne fait pas semblant de donner un ordre à ses récits polyphoniques, elle ne cherche pas à gommer l’arbitraire ou la singularité de chacune des paroles qui les traverse et les nourrit, elle en montre la matière telle quelle, bouillonnante, débordante ou entravée par le trop-plein d’émotion ou par l’autocensure. Etrange alchimie que celle qui affecte la personne qui se raconte et se livre, dit ce qu’elle n’a jamais dit, puisant on ne sait où les termes qu’il faut, quand ce n’est pas de leur propre initiative que les mots s’imposent au récit ; étrange alchimie aussi, plus réfléchie, que celle qui donne corps à ces livres où sélectionner et monter apparaissent comme les gestes clés de l’écrivain soucieux de livrer des récits intelligibles et rythmés, aussi savamment composés que peuvent l’être les œuvres de fiction.

A la lecture de La supplication, sous-titré Tchernobyl, chronique de monde après l’apocalypse, il m’est arrivé de me demander si je n’étais pas en train de lire une fiction ayant pour but d’évoquer de manière fragmentaire la réalité de personnes embarquées dans une histoire dont ils ne savent presque rien. Caractère quasi hallucinatoire des horreurs dépeintes, des sentiments éprouvés, des paysages décrits. Certes, lisant ce livre, nous savons que tout est vrai, mais que veut dire vrai quand c’est à la réalité elle-même que les acteurs de l’Histoire refusent de croire ?
On dit parfois des œuvres d’art qu’elles cherchent à bouleverser le regard qu’on porte sur le monde. Avec La supplication, il va de soi que ce bouleversement procède d’un fait épouvantablement réel (l’explosion de la centrale de Tchernobyl), encore que s’il est bien un leitmotiv qui revient durant les semaines qui suivent la catastrophe, c’est bien que personne n’y comprend rien, pour des raisons politiques relevant d’une désinformation volontaire mais aussi parce que personne ne sait véritablement ce que cela peut signifier que d’être le survivant d’ « un accident nucléaire de grande ampleur ». Ce qu’on ne sait guère plus aujourd’hui, nonobstant l’existence de ce livre publié en 1997 et nonobstant Fukushima. Des êtres sont irradiés et ne le savent pas, des humains mais aussi des animaux. Lesquels seront abattus quand ils ne retourneront pas à une violence primaire qu’ils avaient oubliée. Quand les chiens attaquent les chats, les chats les poules, quand les animaux domestiques se retournent contre leurs anciens maîtres dans lesquels ils voient désormais des ennemis.

Comme le remarque l’auteur, ni le journaliste qui manque de recul, ni l’historien qui travaille à partir d’archives ne cherchent à produire une vérité faite de chair et d’os. Distance, neutralité, objectivité sont au cœur de leurs démarches, même si elles sont l’une et l’autre très différentes. « L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. Je suis étonnée par l’être humain. » Voilà ce qu’écrit Svetlana Alexievitch en ouverture de « La fin de l’homme rouge ». Porosité volontaire entre connaissance et affects qui tire le véridique vers le fantasmatique, le réel vers le délirant. Il n’y a plus d’un côté la grande Histoire et de l’autre la petite, il n’y a plus d’un côté la vérité objective des faits et de l’autre les visions subjectives des individus : c’est la même personne qui stérilise des bocaux de cornichons pour ne pas déprimer et qui descend dans la rue pour défendre la liberté du peuple face aux chars ; c’est la même personne qui lit Tchékov et qui va évacuer des villages irradiés quand on ne lui demande pas de se saisir de césium à pleines mains, comme s’il s’agissait d’un tas de bois ou de feuilles.

Du point de vue du lecteur, ce qui caractérise la littérature est peut-être un enchantement - lequel n’exclut pas l’horreur -, une exaltation. Et si un jury aussi prestigieux que celui du Nobel a voulu distinguer l’œuvre de Svetlana Alexievitch, c’est qu’elle a su restituer quelque chose de la vie dans sa complexité et son intensité, brosser des destins où le noble côtoie le lâche, l’héroïque le mesquin ou le criminel. Une telle vision dérange, pas seulement les personnes ou les autorités dont la responsabilité fut impliquée dans l’histoire de l’Union soviétique, tout un chacun est visé, le simplisme de nos vues, nos certitudes quant à ce que nous sommes et qui sont les coupables. Au vu de tels récits on ne peut pas ne pas penser que la conduite d’un individu n’est pas en grande partie dictée par un contexte, une histoire, une propagande. Il ne s’agit pas d’excuser, plutôt de comprendre, de suspendre son jugement et d’écouter. L’étonnement que Svetlana Alexievitch dit avoir éprouvé en recueillant les témoignages qui composent son œuvre, on l’éprouve en la lisant. Etonnement devant la grandeur du peuple russe et devant la singularité de son histoire, devant ce qu’on appelle « l’âme russe » sans trop savoir ce que c’est. Etonnement et admiration aussi à l’idée du combat que Svetlana Alexievitch a dû mener pour mener à bien une œuvre qui est tout autant la sienne que celle d’un peuple.

Ce qu’il y a de mortifère dans les informations quotidiennes dont nous sommes abreuvées, c’est que les faits dont on nous parle n’arrive pas à des gens, à des personnes, à des visages ou à des noms, mais à des abstractions, lesquelles se substituent les unes aux autres avant même d’avoir atteint à l’existence. Les livres de Svetlana Alexievitch sont un admirable antidote contre la routine ou la banalité, ils confèrent aux existences humaines un relief extraordinaire. Comme si on s’approchait très près de quelque chose qu’on n’a jamais bien regardé et que seule la littérature peut brandir sous nos yeux. Spectacle singulier, insensé peut-être, mais dont le chaos de sens est vivant et constructif - constructif d’un sens à venir, sans doute, qu’on ne voit pas encore, qu’on ne verra peut-être jamais, mais qu’on observe avec attention et même compassion - car cette chose qui se débat pour exister c’est nous-mêmes aussi, l’enfant irradié, la veuve trop jeune, le vieux communiste ou le vil revendeur de médailles ou d’uniformes. C’est une image de ce que l’homme devient, une image dynamique, mobile, pas un portrait ou bien alors un portrait à la Dorian Gray, un portrait vivant qui en sait plus long que ceux qui le regardent. Une antique formule dit que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Vérité trop souvent malmenée qu’il appartient à la littérature de nous rappeler en nous la faisant éprouver.

Pour aller plus loin : « Écrire la catastrophe : témoignage et fiction ", rencontre avec Svetlana Alexievitch proposée par Cécile Wajsbrot en résidence à la Maison de la culture yiddish en 2011 : video

Pascal Gibourg - 11 novembre 2015