Dictionnaire Char, par Tristan Hordé

À côté des dictionnaires de langue proprement dits, qui ont pour objet la description du lexique d’une langue parlée (le français, le russe, etc.) ou non (le latin), de la langue d’un milieu (l’argot) ou de certains aspects de la langue, aujourd’hui (les synonymes) ou selon une perspective historique (le français du Moyen Âge, l’étymologie), se sont développés des livres qui, par ordre alphabétique, répertorient ce qui concerne, par exemple, un écrivain et son œuvre, ici René Char. On souhaiterait que soient préparés pour d’autres poètes un ensemble de cette qualité. Le lecteur ne s’y perd jamais tant les responsables de l’édition, Danièle Leclair et Patrick Née, qui ont signé de nombreuses notices, ont apporté de soin pour que la lecture soit aisée ; il le fallait : plus de 600 pages sur deux colonnes, écrites par 26 collaborateurs, et une série d’annexes.

Quels choix ont été faits pour l’écriture ? Un vocabulaire toujours simple — c’est-à-dire sans les termes techniques dont regorgent parfois des ouvrages consacrés à un écrivain ; des articles de dimension raisonnable, qui ne dépassent les 6 colonnes que pour des sujets complexes (par exemple, "La Résistance") ; le souci de toujours donner un contexte : un article à propos d’un peintre qui a illustré des poèmes de Char commence toujours par des précisions sur le travail de ce peintre ; le parti-pris de proposer des outils pour prolonger la lecture, en faisant suivre chaque article de la mention des ouvrages consultés avec leur pagination. Il était difficile d’éviter des redites, tel article demandant pour être lisible la reprise de données déjà partiellement exposées, mais elles sont rares (sauf erreur) et, au fond, importent peu : on ne lit pas l’ouvrage comme un roman.

Quels articles lit-on ? Commençons par l’œuvre : chaque recueil, chaque plaquette sont scrupuleusement décrits. Les développements pour Feuillets d’Hypnos sont plus importants parce que cet ensemble, admiré à sa sortie par Gracq et Camus, est encore le plus connu de Char. Des précisions sont apportées sur les circonstances de son élaboration pendant la guerre, sur sa réécriture et son édition, s’ajoutent des données sur les manuscrits, sur les notes manuscrites dans un exemplaire, enfin une étude précise des contenus. L’article, comme tous ceux concernant l’œuvre, est complété par une bibliographie et des mots qui renvoient à d’autres entrées.

On découvrira toutes les revues dans lesquelles Char a publié des textes, poèmes ou proses. Chacune — Argile, Cahiers du Sud, Fontaine, Cahiers d’Art, etc. — donne lieu à une brève monographie (création de la revue, fréquence, etc.), Botteghe Oscure, la revue de Marguerite Caetani, princesse de Bassiano ayant droit à quelques développements : Char en a été le représentant en France et sollicitait des contributions. Une description des expositions qui lui ont été consacrées apporte une foule de renseignements sur ses liens avec les peintres, chacun des peintres avec qui il a travaillé faisant par ailleurs l’objet d’un article (Braque, Nicolas de Staël, Vieira da Silva, Miró, Luis Fernández, Giacometti, etc.). Ne sont pas oubliées les anthologies qui contiennent des textes de Char, les très nombreuses traductions de ses recueils, effectuées par exemple en italien par des poètes comme Giorgio Caproni et Vittorio Sereni.

Certains éditeurs ont tenu une place particulière dans la vie de Char, de Guy Lévis Mano, dont les livres portaient le sigle GLM, à Pierre André Benoit, éditeur d’art sous le nom de PAB ; ils sont présents dans le dictionnaire, tout comme des libraires d’éditions originales comme Pierre Berès ou Jean Hugues et, par ailleurs, des critiques qui ont rendu compte de l’œuvre.

De nombreuses notices concernent aussi les figures importantes de la poésie de Char, mythologiques (Dionysos, Hypnos, Orion, Diane, etc.) ou non (le forgeron, le berger), et les éléments de la nature, abondants (la flore, les insectes, les pierres, les oiseaux). D’autres développements sont voués aux lieux qui l’ont largement inspiré : les villages du Luberon, le Ventoux et, d’une autre manière, Lascaux, perçu « dans la continuité d’un romantisme fasciné par la question de l’origine. »
Les responsables de cette somme ne se sont donc pas limités à l’exploration de l’œuvre. En outre, ils ont pensé que les écrits de Char ne pouvaient être dissociés de sa vie et ont donné des articles sur les membres de sa famille, ses deux épouses et les femmes qu’il aimées, ainsi que sur les contemporains qui furent ses proches (Camus, Gilbert Lely par exemple). À cette occasion, le lecteur rencontre un Char pour le moins peu sympathique, qui séduit l’épouse de ses amis ou qui rompt avec un proche sans jamais se justifier. Ainsi, alors qu’il était lié à Dominique Fourcade, « leur amitié s’acheva en 1974 sur un silence définitif, comme ce sera le cas peu après avec Jacques Dupin. » D’autres connurent un désagrément analogue, et « rares furent les amitiés anciennes qui résistèrent au temps. »

Plusieurs bibliographies, une filmographie et une webographie, un index des œuvres et un autre des noms de personnes, complètent l’important ensemble qui constitue désormais un outil indispensable pour toute recherche sur l’œuvre de Char.



Dictionnaire Char, sous la direction de Danièle Leclair et Patrick Née, éditions Garnier, 2015, 716 p.

12 novembre 2015