Laurent Grisel | les Mundurukus

Climats est à paraître le 24 novembre 2015 aux éditions publie.net dans la collection « l’inadvertance », en édition papier (epub inclus) – à commander dans n’importe quelle librairie – et en epub seul.
En compagnie de Philippe Petit, Laurent Grisel sera accueilli le mardi 24 novembre à la librairie Tschann, 125 boulevard Montparnasse, à 20 heures. Brèves lectures, questions, discussions. Il y sera question du Journal de la crise de 2006, on y trouvera Climats et la deuxième édition de Un hymne à la paix (16 fois).

Entretien avec Laurent Grisel réalisé à la Maison de la poésie de Rennes le 10 février 2017. Lectures.

Climats, épopée libre en vers, raconte l’histoire du monde où nous vivons avec océans, mouettes, coquillages, étoiles, charbon, glaciers, abeilles, ouragans, figuiers, où nous devrions vivre solidairement puisque ce monde compose avec nous comme les boucles d’un tricot, et si une maille file c’est tout l’ouvrage qui se défait.
Climats retrace l’accélération de la destruction en cours et rappelle les luttes vives qui s’y opposent. DD.





les Mundurukus
désignés par eux-mêmes, dans leur langue : « Wuujuyû », « nous, notre peuple »

peuple en lutte autrefois contre l’exploitation du caoutchouc
les arbres saignés de leur sève
les hommes transformés en travailleurs

employés dans l’exploitation du kumaru, l’arbre de la fève tonka
un grand arbre très grand, il peut faire 35 mètres de haut –
ayez de grands bras, il peut faire 1 mètre de diamètre –

peuple qui regarde les arbres, là-haut, vers leur sommet
et loin, plus haut, plus loin encore
les astres frissonnants, murmurants

peuple en lutte contre l’orpaillage
le mercure tueur qui les empoisonne
et contre les pilleurs tueurs
empoisonneurs des cours d’eau et des sols
contre l’armée et les autorités complaisantes aux pilleurs

puisque c’est ainsi, on orpaille nous-mêmes :
ils limitent l’exploitation, la contrôlent, prélèvent des taxes pour leurs écoles —
un auto-gouvernement
insupportable
et venant d’un peuple qui se bat
contre les barrages
pour la forêt, pour la rivière

au nom de la lutte contre l’orpaillage clandestin
il y eut donc un ordre de la justice

et les 6 et 7 novembre 2012, il y eut un commando de 200 hommes
opération Eldorado
qui terrorisa femmes et enfants
qui jeta caméras et téléphones portables dans la rivière, l’empoisonnant
qui détruisit maisons, ordinateurs du service de santé et de l’école
qui détruisit les bateaux de pêche
qui assassina Adenilson Kirixi Munduruku le visionnaire, le généreux
trois balles dans la jambe pour le stopper
une balle dans la tête pour le finir

le cacique Orlando Munduruku dit :
« nous sommes à l’écoute de notre forêt
elle saigne et se lamente »

la lutte entraîne la répression
qui entraîne la lutte
qui entraîne la répression
qui entraîne la lutte

en saison des pluies, période de crues, le poisson alors rare
ils accomplissent le rituel d’invocation
de la mère de la forêt
pour obtenir d’elle l’autorisation
d’aller en forêt, d’aller chasser, d’avoir de la chance, d’en ramener de bonnes grosses bêtes : cerfs, tatous, tortues, pécaris

leurs esprits, aux bêtes tuées et mangées
pourraient vouloir se venger
morts revenant hanter les vivants du bord du fleuve
et la mère de la forêt les en protégerait

oui, même tués, même déchirés
nous reviendrons vous hanter

peuple Munduruku
en lutte contre la construction des barrages sur les rios Tapajós et Teles Pires
qui alimenteront en électricité
la colonie qui s’implantera sur leur territoire
qui viendra déranger les jaguars

barrage qui noiera ce village et ces rives et ces arbres
le cacique Lamberto Painha dit :
« singes, oiseaux, indiens, tous, nous tous nous allons perdre nos foyers »

peuple en lutte contre la construction d’une voie navigable sur le fleuve
qui leur volera leur fleuve
qui est leur eau à boire, leur bain et leur baignade
leur pêche

voie navigable qui amènera travailleurs et matériaux de construction :
mines, mineurs —
on abattra des millions d’arbres pour en dessous creuser des gouffres
en extraire la bauxite

et l’électricité des barrages, qu’on dira verte, propre
ira aux fonderies d’aluminium :
l’aluminium, matière légère et cassante, conductrice d’électricité
pour les fusées, pour les avions
pour les éternelles fenêtres des petites maisons

barrage sur la cascade des Sept Chutes
lieu sacré des Mundurukus, des Kayabis, des Apiakás –
là que vit la mère de tous les poissons, la seule, l’unique, la généreuse —

tous les poissons
des plus petits aux plus grands
le pacu, le pirarara, la matrinchã, le pintado et même le piraíba, long de 2 mètres
y viennent tous les ans
visiter leur mère
et s’y reproduire

ici, dans ces cascades, dans les collines sacrées
vivent leurs ancêtres

une grappe d’enfants
du haut d’un arbre se jette dans le Tapajós
criant et riant
se réjouissant les uns les autres de sentir
à leurs oreilles
tous en même temps
le vent de leur plongeon

voies navigables qui par bateaux porteurs descendront les bois abattus et sortis de la forêt
et qui, à la fin, les sortiront d’eux-mêmes, Indiens
de leur propre territoire, vie, corps, esprit

par malheur quelques-uns de leurs chefs ont signé un contrat éblouissant avec
Celestial
Green
Ventures

sur 2 millions d’hectares
aucun droit de planter ni brûler ni exploiter selon les traditions
car
pour les marchés de compensation carbone, de droits à polluer
violemment il faut conserver
le rêve d’une forêt vierge
qui ne l’est pas —
prudes, puritains armés d’avocats et de fusils —

et ce rêve sera conservé sur pied
pendant 30 ans
120 millions de dollars, versés aux Indiens
en 30 fois
de 2012 à 2041
une misère
au regard d’un commerce de droits à polluer
colossal

et le contrat comprend la vente de « tous les droits de certificats ou de priorité à venir sur la biodiversité de la zone »
main basse
sur toutes les plantes médicinales, sur les gènes ingénieux
et on brevettera tout ça
propriété privée
et on en tirera des rentes sur 20 ans selon le droit des brevets
une exclusivité de 20 ans pour les voleurs de ce qui n’appartient à personne

depuis 2001 le peuple Munduruku attend
que les autorités délimitent leur territoire
le territoire de leurs ancêtres —
et les droits du peuple, ce qu’il en reste, ce qui sera conquis dans la lutte
sont attachés à ce territoire, à ces limites —

le cacique Juarez Saw Munduruku :
« nous en avons assez d’attendre »
70 hommes, femmes, enfants
parcourent la forêt
avec des machettes et un GPS –
le global positioning system, une constellation de 24 satellites –
et ils plantent les pieux
exactement là

il faut

la lutte entraîne la répression
qui entraîne la lutte
qui entraîne la répression
qui entraîne l’auto-organisation
qui entraîne la sympathie et la compréhension
qui entraîne la répression
qui entraîne le soutien et la solidarité

la tortue est l’animal rusé, stratège, déterminé
il vient à bout
du tapir, du jaguar, de l’anaconda
les guerriers Mundurukus
se peignent
sur le corps
des écailles de tortue


Image de Roxane Leconte.

L’auteur a publié quelques-unes de ses sources sur son site.

On trouvera sur le site de la revue de poésie Décharge, une note de lecture de Claude Vercey, « Sortir de la mauvaise boucle ».

17 novembre 2015