Robert Seethaler, L’éternité de passage

Une vie entière, traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes, vient de paraître aux éditions Sabine Wespieser.





Pourquoi l’histoire d’un homme qui vit de façon simple, jusqu’au dénuement, au cœur des Alpes autrichiennes des années 1930 aux années 1970 nous intéresserait-elle ?
Pourquoi une vie arrachée à l’humiliation, au deuil, à la guerre, à la déportation (dans les camps soviétiques), à la solitude nous fait-elle cet effet d’envoûtement et de vertige ? Pourquoi un livre dont la facture est classique nous toucherait, nous, lecteurs post-post-modernes ? Pourquoi un auteur né en 1966 écrit-il de cette façon, lumineuse, épurée, sans chercher à tout prix une forme nouvelle, qui emprunte à nos modes ou à nos recherches du moment ? Comment un livre de cent cinquante pages déploie-t-il le sentiment de l’infini ? Pourquoi prend-on conscience de l’humilité que représente une vie entière ?

Peut-être parce que le parcours d’Andreas Egger, si loin de nos modes de vie — du moins pour les lecteurs citadins, suractifs pour ne pas dire surexcités, car les autres se sentiront peut-être voisins de cet homme courageux et discret —, cette vie nous renvoie à ce que nous sommes derrière nos masques, notre sociabilité excessive, les jeux de nos ego pour survivre dans un monde de rivalités et de pouvoir ?
Que sommes-nous ? Des êtres de chair et de blessures, accrochés à la vie tant qu’elle ne nous déserte pas, des êtres en mal d’amour, plus impuissants que souverains.
J’ai ouvert Une vie entière et l’ai lu sans m’arrêter. Prise par la prose ordonnée, sobre et rigoureuse de Robert Seethaler.
Le titre m’avait attirée. Presque trop parfait, presque trop imposant. Si beau que le soupçon de prétention en était effacé.

Au commencement du livre, Andreas Egger secourt dans la nuit d’hiver un chevrier mal en point. Au gré d’une chute, l’homme s’échappe. C’est presque une apparition. Ce livre est hanté, hanté par la solitude, par la beauté sans complaisance de la montagne, par le simple fait de vivre et, au fond, de ne rien faire d’autre que cela. Vivre presque malgré soi. Que fait-on dans une vie entière ? Andreas Egger aime, travaille, marche. C’est rien et beaucoup. Fait-on davantage ? On croit faire davantage, on veut faire davantage. Et puis on lit ce livre et on se dit qu’on est une silhouette, pleine de joie et de lumière, rescapée au fil des années, une silhouette de passage.

C’est un livre exemplaire, qui ne délivre aucune leçon, mais qui, dans une langue ample, profonde, sans poses, sans pathos, attentive aux sensations, aux mouvements intérieurs que provoquent les émotions, raconte le cheminement de l’humanité en la personne de Andreas Egger.
L’époque est de toujours, la modernité y affleure mais ne change rien à l’intérieur des émotions. L’amour ne dure pas. Mais il est immense et Andreas Egger le connaîtra. Ce taiseux l’exprimera d’une façon sidérante.

Robert Seethaler a trouvé une image pour dire l’amour comme on en lit peu à travers les siècles.
Au fond, la vérité habite ce livre, et ce n’est pas fréquent.
Merci à la traductrice, Élisabeth Landes, qui nous la fait parvenir.

Claudine Galea.

18 novembre 2015