Christiane Rochefort, profession : écrevisse

Je voudrais, au moins
Rêver que je nage
Paris, 3 juin 89.



Journal pré-posthume possible de Christiane Rochefort (1917-1998) — rassemblé par son amie Misha Garrigue Burgess, mis au point dans sa version définitive par Ned Burgess et Catherine Viollet [1] — vient de paraître aux éditions iXe, collection « fonctions dérivées », accompagné de photos prises par Christiane Rochefort, fac-similés de dessins et pages manuscrites ; bibliographie en fin d’ouvrage.

Dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur à partir d’entretiens avec Maurice Chavardès [2], on lit cette question : « Qu’est-ce qui vous destinait selon vous à être écrivain ? »
Christiane Rochefort avait répondu :

Rien :
Comment, étant une fille, aurais-je pu seulement imaginer que je pourrais être quelque chose qui n’a même pas de féminin ?
Bien bien plus tard, nous [3] en avons inventé un : écrevisse. […]

Écrevisse donc suis-je devenue et profiter de cette occasion pourrais-je pour, par exemple, raconter ces choses arriver peuvent : si c’est de naissance, ou bien les circonstances, le hasard, le pot, la potence (on a fini j’ai dit — Pourquoi ? — Il faut avancer — Pourquoi ? — Parce que. C’est la vie), le travail acharné, et cetera. Utile serait-ce peut-être à des gens en proie au problème

écrire ou ne pas écrire

et en particulier à la question fameuse, et ravageuse :
AI-JE DU TALENT ?
[…]
La réponse est OUI.
Car tout le monde naît avec du talent. Le « talent » (ou tout autre terme au choix, don, génie etc.) est une capacité humaine native normale comme le pouce opposable [4]. C’est pas un privilège réservé à de rares élus.
La réponse est « oui », dès l’instant qu’on a encore la force d’y songer. L’envie de faire quelque chose, c’est le signe qu’on n’a pas été tout à fait tué(e), qu’on est un(e) rescapé(e) du grand massacre. La suite est affaire de temps (il faut se donner du temps), de circonstances, d’obstacles à passer au travers.

L’œuvre romanesque de Christiane Rochefort, toujours d’actualité, toujours lue, a été rééditée récemment en un volume toutefois incomplet puisque n’y figure pas Conversations sans paroles, son dernier roman paru en 1997. On connaît moins ses textes de — comment dire ? — réflexions sur son propre travail, façons de dire comment et pourquoi elle écrivait, quel regard elle portait sur le monde, quelle place auront tenue, dans sa vie et son œuvre, la musique, la poésie, la littérature, le cinéma…
À quoi tient cette séparation entre romans et non-romans ? Les textes non romanesques de Christiane Rochefort ne seraient-ils que la brouillonne écume de ses romans ? Ou est-ce son refus de tout « jargon » qui les rend négligeables ?
Bref.
Ils sont nombreux, ils sont passionnants, ces textes non romanesques [5] :
C’est bizarre l’écriture [6], le récit enjoué de comment elle a écrit ses premiers romans
Les Enfants d’abord [7]
Ma vie revue et corrigée par l’auteur déjà cité
Le monde est comme deux chevaux [8]
Adieu Andromède [9].
Journal pré-posthume possible prend place à leurs côtés .

Journal pré-posthume possible est le journal que Christiane Rochefort a tenu, de 1986 à 1993, de façon non régulière, sur des feuillets épars, répartis par elle entre cinq dossiers : Journal intermittent occasionnel ; Journal intermittent baladeur, posthume ou à jeter ; Journal pré-posthume possible, titre choisi pour l’ensemble ; Journal bribes à examiner ; Broutilles. Misha Garrigue Burgess les a ordonnés chronologiquement.

Que lit-on dans ce journal ?
De février 1986 à février 1988, Christiane Rochefort écrit La Porte du fond. Ce journal de travail absorbe ce qui se déroule dans une période consacrée à l’écriture romanesque : inquiétudes et luttes contre le projet de rénovation urbanistique du 13e arrondissement qui menace de la chasser de chez elle. Va-et-vient entre Paris et Le Pradet, dans le Var. Rêves. Moments chaleureux passés avec les amis et les amies. Observations sur les hirondelles, les martinets ; l’abricotier et le camphrier du jardin. Bonheur de voir le ciel, la mer. Musiciens écoutés : Mozart surtout, Les Noces de Figaro. Corps qui lâche, soins, aménagement des lieux en fonction de la maladie. Amour et mort de la chatte Machat, quinze ans.

De son travail elle note le nombre de pages écrites.
17 septembre 1986 :

Jusque-là j’étais dans l’impression que mon livre est fini. 20 pages, c’est pas un peu court ? Je trouvais que j’avais tout dit. En un sens c’est vrai : le sens des « choses à dire ». Et : « le sourire du survivant », ça faisait une vraiment bonne fin. En plus c’est un bon titre. On va voir

Comment le « je » narratif s’impose le 20 septembre :

Je crois bien que j’ai un personnage. Toujours « je », et simplement pire que moi. Comment c’est arrivé, faut noter.
Arrivée du personnage, page 15 :
Jusque-là j’essayais la transposition seulement par le style : distance obtenue (?) par foutu choix de mots, syntaxe chiadée, je me serais crue comme Flaubert. Pas tout à fait satisfaisant mais depuis le nouveau programme [10] ça avançait comme ça, pas à pas. Je me tire d’une sacrée péroraison sur l’infamie, en langue noble, j’accouche de mon « slogan fameux » = « l’infamie est une affaire qui marche », là-dessus je décale en dégringolade vers le marrant et atterris dans la pub, et soudain, chute brutale = « ma carrière était faite ».
C’est tout de même trop bête et trop vulgaire je me dis, faut effacer ça. Je l’efface pas. Je le regarde. Assez affreux. C’est un horrible cynique qui dit ça — c’est pas moi. Et voilà : c’est pas moi ! C’est quelqu’un de pire que moi. Abominable cynique. Mais quoi, faut-il un personnage noble ? Enfin, un gentil ? Innocent ? Des sortes d’écailles narcissiques tombent. Et c’est un personnage qui est arrivé. « Je » est libre. Je sais pas du tout si c’est compréhensible ce que je raconte, tant pis.

Il me semble que j’ai un peu plus d’avenir devant moi. Peut-être le roman ira jusqu’à 30 pages.

L’année suivante, 1987, elle révise son texte trois fois, quatre fois. Dresse des listes de craintes, de « coquetteries » personnelles, d’écueils à éviter. Une fois les écueils cernés, devra relire l’ensemble une fois par écueil. Elle fait la chasse aux explications. Note des rappels à l’ordre, des consignes, des incertitudes.
Le thème central — l’inceste — est tout mais il faut tout faire pour échapper à son emprise de thème.
Idem le temps. Le temps romanesque est tout et il faut tout faire pour sortir d’un temps linéaire.

Le temps : on dirait qu’à des moments au cours d’une action continue — compacte — j’écarte de force ce continuum et il en sort un autre temps (une dimension temporelle). Après p. 69 -> 64 (et la suite ?). Faudrait voir sur pièces et j’ai trop le dos fatigué maintenant (et quand il est pas fatigué j’écris et j’écarte des dimensions). J’avais un système de sauts, par relation éloignée, ou couperet. Et ça on dirait que ça retord l’un dans l’autre, je risque de me tromper d’analogie si je parle de bande de Mœbius temporelle c’est pas ça, c’est ce geste (?) d’écarter ce qui n’est qu’à 2 dimensions (en fait c’est une, c’est du linéaire, mais épais cause plusieurs niveaux d’écriture mais ça ne change rien c’est, dans le temps, une seule) et donc pas sécable, et il sort un autre temps, bon. Je sais pas le dire mieux, et il se peut que dans cette nouvelle dimension sorte un autre temps. Paris, 15 janvier 87.

Elle finit d’écrire La Porte du fond le 1er puis le 25 avril 1987.
Elle le finit à nouveau le 11 puis le 15 février 1988.
Elle n’en finit pas de finir.
Elle est alors au Pradet. Le 16 février elle note : « Je reste ici pour les amandiers. Je suis prisonnière des amandiers. »
Le 17 février, elle « recule » de dix pages, les récrit.
Le 12 mars elle note : « Le livre est fini, fini. Ckouci. Enveloppé, y compris les ruines. 5 mois de révisions.
Au fait je l’ai pas relu, dans son dernier état. »

La Porte du fond ne sera pas son dernier livre, comme elle le craint dans son journal. Elle écrira encore Adieu Andromède, texte non romanesque, et Conversations sans paroles, roman. Ils paraîtront en 1997.
Elle a cessé de tenir son journal d’écrevisse au cours de l’année 1993.

Dominique Dussidour - 19 novembre 2015

[1À lire : « Journaux de genèse » de Catherine Viollet, article en partie consacré aux journaux de travail de Christiane Rochefort.

[2Éditions Stock, collection « Les Grands Auteurs » dirigée par Claude Glayman, 1987.

[3Rachel Mizrahi, une amie proche de Christiane Rochefort, et elle.

[4La démonstration détaillée se trouve dans Les Enfants d’abord, du même auteur, Éd. Grasset (pp. 71 à 74). (Note de Christiane Rochefort.)

[5Certains hélas épuisés ou disponibles seulement à la demande.

[6Grasset, 1970.

[7Grasset, 1976.

[8Grasset, collection « La part obscure » dirigée par Eglal Errera, 1984.

[9Grasset, 1997.

[10Christiane Rochefort évoque ici la nouvelle organisation de sa vie quotidienne depuis que l’ostéoporose dont elle souffre s’est aggravée.