Sébastien Kérel | Le testament de Gÿorgi Horvàcs

Le testament de Gÿorgi Horvàcs

Le notaire est formel, Gÿorgi Horvàcs
qui toute sa vie tint ouvertes les portes de la bibliothèque
de Kharkov a voulu être enterré au cimetière de Lviv
au bout d’une allée ombragée, sous un chêne
dont les racines acérées fuyant la tyrannie
touchent presque le centre de l’Europe –
avec des fougères plutôt que des fleurs
pour couvrir la dureté du marbre. Les grands esprits
paraît-il reposent au calme, sous la pierre têtue qui ne cède
que devant l’usure de la mer creusée par les vagues
régulières des saisons, mais la mer est loin et Gÿorgi Horvàcs
repose au calme dans le cimetière de Lviv.




Jour de vacances en Norvège

Paysage de Norvège à la fenêtre, à la veille du printemps
on ramasse l’hiver sur le toit des voitures, les marronniers
consultent leur agenda et s’assurent de ne pas être en Finlande
découpés en planches comme du sapin. Les voilà qui cédant
à la panique inspectent les rares passants sur le boulevard Pasteur
comme si chacun était coupable des rafales qui les plient
tels les pylônes d’Avoriaz sur le sol en acier, semblant supporter
leurs chasubles d’évêque comme si Dieu était mort.
Comme nul ne peut compter les flocons, j’ai allumé une Gauloise
dont la fumée se confond avec mon souffle dans l’air froid.
Au matin, flocons de sucre dans le café noir, jour
blanc comme un linge, assez pour ruiner toute envie d’aller remuer
des nombres qui se paient notre tête, les oreilles pleines
du bruissement de roubles de la jaune Neva sur nos prairies
autrefois fertiles. Au jardin municipal, les oiseaux frigorifiés
silencieusement prient pour la sécurité sociale. Je leur promets des noms.
Route vernie par le verglas, à travers la fenêtre de mon bureau
je vois la neige isoler les banlieues comme des îles de la Baltique,
un spectre disparaître dans le brouillard, peut-être l’Europe,
son climat social-démocrate que trouble le cri aigu d’une voiture
de police tournant l’arme au poing autour d’une affiche électorale.




Sébastien Kérel est un hétéronyme. Il est né dans une petite ville de l’Est où enseigna Verlaine, à qui Hugo reconnut quelque grâce à propos d’une colline. Après des études à Paris, il est comptable dans une maison de négoce parisienne, puis s’envole au Maroc où on le retrouve chef de projet dans une ONG. Il a publié un livre chez Riveneuve, et en revues chez Buchet-Chastel, dans le Nouveau Recueil, Sud, ou La Polygraphe. Son ombre est sociologue dans l’enseignement supérieur et porte à l’état-civil le nom de Sébastien Dubois.