Basses contraintes, de Dominique Quélen

Basses contraintes, Dominique Quélen, éditions Théâtre Typographique, novembre 2015, 120 pages, 18 €


Bruno Fern sur remue.



Sur la couverture, le dessin [1] d’oiseaux siamois soudés par la tête, faisant donc à la fois un et deux dans une existence où l’autre ne peut qu’empêcher tout envol. Contrainte terrible que l’on ne saurait oublier, coulée dans la masse du/des corps, de l’origine jusqu’à la fin commune, mais qui, en dépit de sa monstruosité, constitue au fil du temps la condition ordinaire, la basse continue sur laquelle il faut malgré tout chercher à jouer, autrement dit à faire quelque chose qui permette de persévérer dans l’être ou du moins dans ce qui tient lieu de cela.

Ici les oiseaux sont nommés, d’abord au pluriel puis en unique exemplaire qui persiste avant de se raréfier, d’être comme absorbé par l’ensemble vide en titre de la 3ème et dernière partie, même s’il en reste quelques traces à la surface – page 105 : « Espérait-on tel mieux où serait un oiseau mieux s’il y espérait chanter ? » et dans l’ultime texte : « Ton bref chant s’y éteint. »

L’auteur renoue avec les habitudes de composition mises en œuvre dans ses derniers livres, notamment Énoncés-types [2], en présentant trois longues séries de fausses proses puisqu’elles sont constituées de vers justifiés dans lesquels d’autres contraintes formelles sont respectées – par exemple, l’absence de virgule. Bien entendu, il n’y a dans de tels choix aucune prétention à réaliser une performance textuelle qui en serait le seul intérêt. Ce protocole vaut par sa capacité à engendrer des objets étranges (cf. Jarry : « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté. » [3]), des énoncés déroutants par leurs multiples indécisions sémantiques, parfois dues à une syntaxe insolite : « Bien sûr. Mais qu’on ait. Qu’on soit. Qu’on écrive quoiqu’on meure. Rien ne croit ni ne sait rien. Car que faire ? Où faire la chose de vivre ayant sa valeur ? La peau interne ? Dans la peau ? Cette boîte ou sorte de boîte de chair où la vie ne déroule qu’un trajet ? On végète. […] » Cela dit, à la longue, cette étrangeté finit par sembler plus familière qu’inquiétante car elle reprend les mêmes éléments d’un texte à l’autre, formant un univers où l’on retrouve certains invariants quéleniens : outre les drôles de volatiles, l’eau la plupart du temps menaçante, le corps dans tous ses états (jusqu’aux os qui saillent un peu partout) et la mort en soubassement – liste non exhaustive. Le noir (corbeau) domine l’ensemble mais, souvent dans le même mouvement, le comique tente de l’éclaircir un brin, y compris dans les nombreux commentaires sur l’écriture en cours : « Le moteur élocutoire a un peu rouillé. », « Le poème à force est tout biscornu. » ou bien encore « Magnons-nous le prose ! »

Bref, aussi éloignée de ces textes prétendument novateurs qui répètent en boucle ce qui se faisait il y a déjà vingt ans [4] que des complaintes lyrico-fadasses, voici la nouvelle pièce d’une œuvre véritablement singulière : « […] On arrive à sa nature avec de l’art à faire. Des sports que chacun ne sait employer ni ne parle. Dit-on. Qu’on s’écrive bien puisqu’on n’a que ce qu’on écrit bien. »




Bruno Fern


22 décembre 2015

[1Par Mélanie Delattre-Vogt, d’après un bois gravé de la fin du XVe siècle.

[2Paru chez le même éditeur en 2014.

[3L’objet aimé (1903).

[4En moins intéressant, bien sûr.