Marina Skalova | Exploration du flux III

Un flux, c’est impossible à assécher, tant que ça coule, ça continuera à couler, coûte que coûte. Mais même si le flux coule, on peut le contenir, on peut le contrôler. Le flux mensuel, par exemple, on peut le contenir avec des tampons, tandis que le flux d’une rivière, on peut le contenir en mettant des pierres d’un côté et de l’autre des berges, ce que l’on ne fait heureusement pas avec le flux mensuel, même si les jambes des femmes pourraient tenir lieu de berges. Avant, entre les pays de la forteresse, on mettait des pierres d’un côté et de l’autre de la frontière qui séparait les pays des uns des autres, puis on construisait des postes-frontières sur les ponts par-dessus les rivières et on postait des hommes pour veiller sur les postes-frontières. Et puis on a enlevé les pierres, une par une, on a forcé les murs et on a démantelé les postes-frontières, parce que l’on avait dit plus de murs, il faut laisser le flux circuler librement. Mais c’est seulement le flux des privilégiés que l’on voulait laisser couler, pas celui des réfugiés. C’est comme quand on ouvre le robinet et qu’on sait qu’on aura une eau impeccable, sans calcaire, potable, mais que là subitement, alors que jamais de la vie, on ne s’y serait attendus, on voit jaillir une eau toute orange à cause de la rouille des tuyaux. Il ne faut pas être médecin pour savoir que ça peut être dangereux pour la santé alors tout d’un coup, on se dépêche de bien refermer tous les robinets.

Les montagnes, elles permettent de garder la chaleur. Elles protègent les sources d´eau chaude qui bouillonnent à l’intérieur. Les effluves de l´extérieur, en particulier celles qui affluent des soi-disant pays au sang chaud, risquent de trop faire monter la température de la population qui transpire déjà de tous ses pores dans les piscines d’eau thermale. Alors, il faut contenir les flux. Les choses doivent garder des proportions raisonnables. Tout le monde ne peut pas barboter dans les privilèges.

Une frontière, c’est ce que l’on érige quand il y a un front à tenir. Du temps des guerres, la frontière était ce qui permettait de faire front à l’ennemi. On a terminé les guerres, on a signé des traités de paix, dont les termes traitaient de la paix qu’il faudrait garder lorsqu’il n’y aurait plus de front à tenir, mais on a tout de même gardé les frontières, on s’est dit que les frontières allaient rester car elles seraient les garantes de la paix, les frontières ce sont des barrières qui permettent de faire front, pour que chacun tienne son troupeau chez soi et que les moutons restent bien gardés. Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre, et que même si on peut bien s’aimer l’un l’autre, l’autre ne peut pas rester auprès de l’un tout le temps, l’un ne peut pas garder l’autre indéfiniment, dans les mathématiques, on dit bien un plus un, et pas un plus autre, parce que malgré tout, même si on peut franchir des frontières pour se rencontrer, l’un reste l’un et l’autre reste l’autre. On ne mélange pas les serviettes et les torchons, les moutons restent des moutons, les cochons restent des cochons.

Les plus privilégiés, ce sont ceux qui refusent les privilèges qu’on leur a donnés à la naissance, car comme le V.I.H, c’est ainsi que se transmettent les privilèges. Ceux-là, ils déchirent les pantalons que leurs mamans leur ont achetés, se rasent la tête sur les côtés et partent vivre dans des entrepôts abandonnés. Le dimanche, ils font des promenades antifascistes avec leurs copains pour protester contre la forteresse. La police doit alors les encercler avec des chevaux et des boucliers, jusqu’à faire écrire à la presse que la ville ressemble elle-même à une forteresse.

A l’intérieur de la forteresse du corps aussi, il y a des frontières. Il y a des frontières entre la trachée et l’œsophage, entre l’œsophage et l’estomac, entre l’estomac et les intestins, les intestins et le foie, le foie et les reins, les reins et la vessie et cetera. Il y a certaines qui sont destinées à être franchies, à faire couler le flux, entre certains organes, c’est comme dans l’espace Schengen, on a ménagé des passages, pour permettre une libre circulation de l’eau et de la nourriture. Parfois, certaines frontières se bouchent. Il y a des embouteillages qui font que les frontières se ferment, cela engendre des crampes, des crispations, des douleurs, des renvois. C’est un peu la même chose aux frontières de la forteresse, il y a des gens qui ne peuvent pas passer, qui attendent, qui poussent, qui ne sont pas contents, qui doivent être renvoyés. C’est vrai qu’avec toutes ces frontières qui s’ouvrent et qui se ferment à l’intérieur de la forteresse du corps, on doit déjà composer avec beaucoup de douleur. Alors, c’est difficile de composer avec la douleur des autres, d’accueillir une douleur supplémentaire, chez nous, lorsqu’il y a déjà notre propre douleur en nous qui nous pousse et qui nous renvoie vers nos frontières à nous. C’est compliqué de faire entrer une douleur supplémentaire, en plus, de l’imaginer s’incruster dans nos veines et nos artères, s’immiscer dans notre circulation sanguine, traverser nos canaux, nos vaisseaux sur des barques et des bateaux. Notre corps, il est déjà assez peuplé, il est traversé par des intestins qui sont presque aussi longs que le tunnel qui mène de Calais à l’Angleterre, notre corps, il n’a pas besoin de la misère des autres, il a déjà assez de manques qui le font souffrir, des manques de fer et des manques de zinc, des manques de minéraux et des manques d’amour, il n’a pas besoin de la guerre des autres, il a déjà des globules rouges et des globules blancs, qui s’affrontent à l’intérieur de lui comme l’armée blanche et l’armée rouge du temps de la révolution russe, sauf qu’aucun des deux camps ne croit au salut, personne ne croit à la fin de l’histoire et à l’Eldorado des corps nus dans les prairies, tout le monde sait qu’ils vont s’exterminer, se déchiqueter et s’exterminer.






Ce texte fait suite à Exploration du flux II, publié sur remue.net en novembre 2015, et Exploration du flux I, publié sur Libr-critique le 10 octobre 2015

Bio : Marina Skalova est née à Moscou en 1988. Elle écrit de la poésie et de la prose, en français et en allemand. Elle a publié dans différentes revues et fait régulièrement des lectures publiques. Elle traduit également pour le théâtre, récemment la dramaturge allemande Dea Loher. Elle est responsable de la rédaction francophone de la revue suisse Viceversa Littérature et journaliste pour la revue Cassandre/Horschamp.