Quart vide | Gilles Weinzaepflen

Il est assis sur le carrelage, recroquevillé entre la table basse et la penderie, dos au mur, torse nu. Il porte un pantalon clair. Sa montre indique 10h30. Probablement est-ce le matin. Sur son épaule gauche, un tatouage. Peut-être un oiseau en vol, les ailes déployées et la tête disparaissant vers l’omoplate. Deux paquets de Gitanes sont posés sur le plateau de la table. Le premier est vide, le carton est déformé. Sans doute a-t-il été compressé dans la poche du pantalon. Un briquet transparent repose sur le second. Un téléphone rouge à cadran giratoire trône au centre de la table en stratifié beige. Datation possible : fin des années 70, début 80. L’appareil est branché derrière lui, le câble rouge passe sur son épaule. Son torse est orienté vers la table, le visage tourné vers le cendrier. L’activité de fumer l’occupe entièrement. Concentré, il tapote la cigarette de son index gauche. Peut-être une crainte : le bout incandescent pourrait tomber à côté, il ne le remarquerait pas tout de suite, il tirerait sur la tige éteinte, quelque chose prendrait feu, une odeur de brûlé, ce serait le signal.

35, 37 ans. Le front haut, les cheveux coupés courts mais pas trop, les oreilles dégagées. Un début de calvitie crée un golfe de peau qui remonte légèrement vers le haut du crâne, du côté de la raie peu marquée. Le corps sec, musclé mais pas trop. Aucun ventre. Une cicatrice près de l’oeil gauche. Est-ce à cet endroit que la balle a glissé ? Est-ce vrai, ce suicide manqué ? Le fait est qu’il a aussi perdu le goût. Lors de notre première rencontre, je crois que c’était une pizzeria, il a demandé du piment au serveur puis il a fait du cercle de pâte une boule de feu qui m’a brûlé les lèvres. Il m’a dit qu’il était professeur de géographie. Il avait besoin de quelqu’un pour l’accompagner. Il avait toujours voyagé et n’avait pas voulu changer ses habitudes, après. Il avait évoqué un accident de moto. Je n’ai pas insisté. Il a proposé de prendre en charge mon vol, nous partagerions les autres frais. Le départ était fixé à la fin du mois de juin, après mes examens. Je devais préparer l’itinéraire, conduire le 4X4, lui prêter mon épaule et mes yeux. Je n’avais jamais voyagé. Je le connaissais à peine.

Depuis la chambre de l’hôtel à l’extérieur des remparts de Sanaa, je lui décris Bab-Al-Yaman, la porte du Yémen, frontière entre l’ancien monde et le bal tonitruant du nouveau. Taxis et motos pétaradent sans jamais s’interrompre. Je lui dis les foules qui pénètrent à l’intérieur de l’enceinte, touristes ralentis par la curiosité, habitants et oisifs, cohorte animale, chiens solitaires, ânes guidés par les marchands. Des pick-ups chargés de bois mort sont garés à l’extérieur de la vieille ville, à l’endroit où se poursuit la rénovation des remparts. Un panneau indique l’engagement de l’Unesco. Le cri de Pasolini a-t-il été entendu ? C’est lui, pendant le tournage des Mille et une nuits en 1971, qui alerte l’opinion internationale sur le danger de ruine que court la ceinture d’argile par un film improvisé : les Remparts de Sanaa.