Marina Skalova | Exploration du flux IV

Le flux, c’est lorsque la marée monte, que les vagues s’élèvent, qu’elles s’en viennent couvrir la terre. Le niveau le plus élevé du flux, on l’appelle marée haute. On dit que c´est marée haute lorsqu´on ne voit plus rien, qu’on perd prise, qu’on est submergé.

C’est là qu’on apprend que l’assaut, ce n’est pas seulement quelque chose qui peut se prendre, c’est aussi quelque chose qui peut se donner. Prendre et donner, c’est comme en amour finalement, c’est un peu pareil. Alors, c’est peut-être un geste d´amour, finalement, quand le RAID prend les armes, sort les fusils d’assaut et tire des rafales jusqu’à détruire les murs et le plafond d’un immeuble populaire dans une ville populaire. Les rois de France sont enterrés dans cette ville, dans une basilique près de la rue de la République, mais pourtant, on a tendance à dire que les villes populaires comme celle-ci sont les non-lieux de la République. La République, elle serait pourtant censée être la chose publique par excellence, celle à laquelle le peuple pourrait prendre part, ou du moins se sentir vaguement concerné, au gré des vagues de consternation peut-être. Pour se rendre dans les non-lieux de la République, on prend des trains bleu-blancs-rouges ; des trains bleu-blancs-rouges, il y a en a pour les lieux et il y en a pour les non-lieux. Les trains, on leur a donné la couleur de la République, probablement pour signaler qu´on est sur le territoire de la République, il fallait l´indiquer, on a sans doute considéré qu´en se rendant sur ces terres, on risquait de perdre la République en chemin, vu que c´est sur ces territoires que se cachent les terroristes sur lesquels il faut tirer jusqu´à ce qu´ils acceptent de bien vouloir se rendre.

Lors de la pleine lune, lorsque la terre, la lune et le soleil sont dans le même axe, l´influence des corps célestes s´additionne. C´est à ce moment-là que les marées atteignent leur plus grande amplitude. Lorsque les corps s´alignent, le flux est à son paroxysme.

Ceux qui disaient que l´immigration c´est un virus, une bactérie, maintenant, c´est eux qu´on écoute. Ils disent que l´immigration, elle se propage si on ne fait rien pour la retenir, ils disent qu´elle se répand comme des bactéries et qu´il faut développer des antibiotiques pour la retenir. Ils disent que les frontières et les camps de rétention ce sont des antibiotiques, qu´ils empêcheraient les bactéries de muter, qu´ils empêcheraient les migrants de se transformer en terroristes. Autrement, les migrants, on ne peut pas les empêcher de se transformer en terroristes, on nous dit que c´est comme un cancer, ce sont des cellules qui dégénèrent, sans que personne n´y puisse rien, sans que rien n´y puisse faire. Mais les antibiotiques, ça n´a jamais empêché aucun cancer. Pour lutter contre le cancer, il faut prescrire une chimiothérapie, une attaque à la bombe pour tuer les cellules qui dégénèrent, c´est la seule solution, c´est ce qu´il faut faire, et c´est pour ça qu´on déclare la guerre. On déclare la guerre parce que nos valeurs ont été attaquées, que nos valeurs sont rongées par des bactéries, que ces bactéries se sont propagées dans les cellules de prison, qu´elles ont dégénéré en cellules islamistes, et que maintenant elles prolifèrent jusque dans les cellules les plus intimes de notre société, jusque à ronger les cellules familiales, jusque dans les gènes de ceux qui sont nés ici et qui sont maintenant gênés dans leurs déplacements, après avoir déjà été gênés depuis toute leur vie avec leurs visages qui faisaient tâche sur les photos de classe.

Il faut l´unité et l´alignement des corps pour qu´il y ait un flux, mais également pour reconnaitre le flux et pour endiguer le flux. C´est pour reconnaitre le flux et endiguer le flux que l´on a couvert l´espace public de caméras de surveillance. Les caméras de surveillance captent les trajectoires des corps dans l´espace et permettent de déceler des mouvements suspects, des corps qui s´éloignent de la trajectoire prévue, des corps non-alignés.

Le cancer, c´est quand les cellules qui ont migré à l´intérieur du corps empruntent une autre trajectoire que celle qu´on leur avait recommandée. Les cellules prolifèrent de façon anarchique, ce qui avant était le propre des cellules anarchistes, maintenant ce sont les cellules djihadistes qui font ça, elles se sont inspirées de leur mode de fonctionnement, sauf que maintenant, elles peuvent proliférer sur Facebook et sur Twitter, elles prolifèrent en postant des vidéos et des photos qui donnent envie aux jeunes qui désertent leurs foyers et forment des foyers infectieux. Alors, les cellules djihadistes migrent dans le corps social jusqu´à former des métastases. Les métastases, ce sont des foyers parasitaires secondaires formés en un point éloigné du foyer initial, par migration de l´agent responsable. Il s´en propage dans tout le pays, dans tout le corps social et bien sûr avant tout, dans ces territoires où personne ne va, sauf les trains bleu-blanc-rouges, et où même les médecins ne veulent pas s´installer pour éviter que les cancers ne s´y propagent. Alors, on a plus qu´à faire de la prévention, car on ne peut plus rien faire une fois que le mal est fait, qu´il est entré dans les maisons et qu´il s´est installé dans les mairies, où les agents cancéreux travaillent comme agents de sécurité. Une fois qu´on est arrivé à ce stade, même les agents de police et les agents des renseignements ne peuvent plus rien faire, et finalement, les bombes explosent aux abords des stades. A ce moment-là, tout ce qu´on peut faire, c´est fermer les portes et les fenêtres de sa maison, car on a bien compris qu´à l´origine de tout ça, la migration, c´est l´agent responsable.






Exploration du flux s´inscrit dans le cadre d´une chronique régulière dont les épisodes II et III ont été publiés sur remue.net en novembre et décembre 2015. L´épisode I a été publié sur Libr-critique le 10 octobre 2015.

Bio : Marina Skalova est née à Moscou en 1988. Elle écrit de la poésie et de la prose, en français et en allemand. Elle a publié dans différentes revues et fait régulièrement des lectures publiques. Elle traduit également pour le théâtre, récemment la dramaturge allemande Dea Loher. Elle est responsable de la rédaction francophone de la revue suisse Viceversa Littérature et journaliste pour la revue Cassandre/Horschamp.