Eparpillements | Camille Loivier

Éparpillements (extrait)

chacun va et vient d’une maison à l’autre
de ses parents à soi-même parents

(nous sommes les tasses jumelles nées dans le pays de la chine
du thé vert plein la panse nous vivons juste)

— le fil électrique bouge
il y a du vent
se soulèvent les hirondelles—

une maison est retranchement
endroit de repos sans oscillation
plus de relations coupées

(enfin on a remis mon carillon à 11h
du matin vous vous rendez compte quelle honte)

et quand je sors retrouvant le mouvement
entre deux points
les animaux viennent à ma rencontre
pas seulement les veaux bruns aux yeux ronds
mais le faon, mais le pinson
viennent à ma rencontre
pour que je revienne sauvage aussitôt

je suis le guéridon noir je converse avec
la chaise qui a perdu son napperon
et le regrette profondément
après des années et des années de dispersion
je me retrouve enfin en intimité
je suis le guéridon noir venu de loin
amoureux d’une chaise qui a su garder
son passé secret

on m’a mise dans la maison des rêves
mais ce n’était pas le bon moment
et je souffrais comme une bête
une bête folle se cogne contre la vitre
va vers la lumière

on pourrait tout imaginer et on ne
pourrait rien faire
pas même laver un carreau
pas même nettoyer une porte

tu délimitais les parterres faisant le tour
et le centre était envahi d’herbes hautes



********



je suis la vieille éponge ratatinée tombée
à terre dans la salle de bains après
l’orage les insectes pénètrent la maison
et trouvent ne trouvent plus l’issue
— je suis tombée dans l’orage
frappant les vitres---- et dans la nuit
une formetache brune sur le sol

— je ressemble à un crapaud
sage
j’ai un matin poussé un cri
ultime ultra-son que personne n’a entendu

(et le frelon entre par une fenêtre et ressort
par l’autre comme dans un moulin laissant
une goutte d’urine sur mon cahier)

on a donné un petit coup de pied
pour me pousser
objet répugnant à ce point parce que
j’ai appartenu à quelqu’un d’autre
et lavé sa saleté suis-je pourtant
immonde à ce point que l’on n’ose
même pas me toucher
avec des gants on le fera peut-être
l’homme est dans sa tombe mais je suis
toujours là
vieille éponge rabougrie tombée par terre
que personne ne ramasse
par dégoût
je suis l’éponge

********


les araignées grosses et petites ont envahi
toutes les pièces elles sont chez ellesles hôtes
véritablesà tisser les coins en forme de présage
pour les mains difficile de s’en débarrasser
elles se sauvent quand on approche
et reviennent ensuite au même endroit
comme si de rienn’était

— les hirondelles s’élèvent dans le ciel bas—

tout semble dormir je sens le poids
d’unlieu qui pourrait s’imposer
on n’aurait plus envie de sortir on n’aurait
plus envie de rien faireon s’enfermerait
on se raidiraiton resterait sans bouger
et sans voir on ne pourrait presque plus
échapper àune sorte de torpeur
d’engourdissement prenant tous les membres
les asséchant les effritants’étonnerait-on de
faire quelques gestes encorede chercher
à se nourrirdernier mécanisme
à attendre

(cette nuit on m’a laissée m’exprimer
des heureségrenéeset des demi-heures
sans me couper moi qui ait castré mon père
et tu as bien dormi)

je suis dans la maison des rêvestant de
gens rêvent d’une maisonde s’y maintenir
ils passent des annéesà la réparer à
l’aménager parfois toute une vie si bien
qu’à la fin chaque pièce est pleine à craquer
et le jardin laisseà peine plus de liberté
alorsà ce moment-làon s’arrête
(la maison explose)
la main exposée



l’araignée à longues pattes qui grimpe sur le mur
en plein milieun’est pas craintiveelle est
chez ellesans nul doutefine et jeune
la maison fileau bout deses pattes

il n’yapersonneàl’intérieur

les miroirs ne voient pas le monde des autres
ils reflètent des anglesdes contre temps ils
déformentconcentrentpeut-êtreisolent
un élémentpermettentde voir deux
espaces en même tempsparfois quelqu’un
passeil n’est pas entierou bien
dans le fragment on cherche à ralentir
le mouvement

dans notre regard nous déformons un peu
l’espacepour le creuserc’est un vertige
ou bien le plancher n’est pas droiton recule
mais le sol se dérobe

nous les miroirsnous voyons un voile
flotter sur les chosesil se soulève
nos refletss’entrechoquent



********


j’ai entendu des pas sur la routeceux d’un
enfantpuis la pluiedes dizaines
de mésanges voletaient dans lemarronnier
à côtéd’insectes dévorantles feuilles de
l’arbremalade

un paquet de coton pendu par une ficelle à un porte-
serviettes soudain
suspendu au bout d’une corde
que je devine dans une autre maison(autre raison
pour m’en méfier
pour les tenirà distance)

les séparations et les retrouvailles
les rapprocherréduire leur écart
pour les atténuers’apercevoir
qu’elles sont chaque fois aussi intenses

— l’airet le silencecalmement—

je me lève et pose le doigt sur le mastic
que j’ai posé hier il n’est pas encore sec
je peux le lisser avec le doigt cette pâte
est douce apaisante je voudrais poser
du mastic sur toutes les fenêtres et faire
un honneur à tous les poseurs
de fenêtres en plastique qui jettent les vieilles
et les campagnes les vieilles fenêtres les
vieux carreaux au verre bosselé et coloré
pour que les maisons ressemblent à ce qui
selon eux est l’idéal des blocs opératoires.

je m’attache au courant d’air
(cette nuit dans mon rêve j’ai retrouvé
le napperon)

une solitude instable, seules restent
la maison, le jardin ils n’ont pas
de propriétaires, ils s’acheminent
vers l’abandon un jour tu seras seule
ici et tu nous appartiendrasl’ordre
et la splendeur que tu nous a fait
subir se renverseront sur toi
tu verras l’ordure et la splendeur se
décomposertu verras
déjà le jardin reprend ses droits aux
bordurestu ne sais pas ce qui grouille
dans le solles guêpes les mulots les
taupessoulèvent la terre la percent et
la traversent pour l’occuper
partout on creuseon loge

je pense à la pièce en hauteur calme et lumineuse
chaque foison me dit de la partager de la rendre
à l’espace commun du repas ou bien pour y dormir
où l’on entre à la nuit et où le matin tôt on quitte
dans le noirchaque fois on veut me renvoyer à
un coin sombreà des barreauxà un grenier
on m’accepte si je me cache si je ne prends pas de
place lumineuse

chaque jour on range, nettoie ce que l’on a sali
on répare arrange consolide ce que l’on a endommagé
puis on salit et endommage à nouveau

— le temps consacré à ce que l’on aime est court —

on arrive dans un lieu on espère
trouver un objet oublié qui rapprocherait
d’un monde passé anonyme perdu
quelle forme aurait cet objet que l’on
espère deux formes animale et végétale
une pierre d’un autre temps
une joie passée —fougueuse—
mais il semble que l’on n’ait rien laissé
le moins possible — des assiettes
lourdes — des tasses ébréchées
dans une décharge ---- que l’on déterre

Camille Loivier


Camille Loivier est poète, traductrice du chinois et fondatrice de la revue Neige d’août. Dernier recueil paru : Ronds d’eau, éditions Tarabuste, 2014.

27 janvier 2016