Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 40. Déséquilibres

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Hier dans le train je me sentais si bien que je me suis presque assoupi, alors que nous nous trouvions pourtant en léger déséquilibre sur l’étroite et dangereuse frontière franco-chilienne où le Marseille-Valparaiso faisait sa halte habituelle. À cet endroit en effet le train reste immobile quelques instants, le temps de bien calculer sa trajectoire, car elle est fort risquée. Une avancée trop lente ou trop rapide, et c’est la chute assurée quelques centaines de mètres plus bas. Les passagers sont priés de ne pas bouger, d’à peine respirer. La plupart sont, il faut le dire, plutôt effrayés, et jurent que la prochaine fois, ils prendront l’avion (ce qui est idiot : une éventuelle chute serait encore plus mortelle). Moi j’aime beaucoup cet instant d’équilibre, ou de déséquilibre, comme on voudra ‒ à tel point donc qu’hier, au moment où l’attention de chacun était sollicitée, je me suis presque assoupi dans le train. Après quoi il a redémarré. C’est un tortillard que j’emprunte assez souvent : il part de la gare de la Blancarde, à Marseille, et arrive quelques jours plus tard à Valparaiso, aux pieds du Cerro Concepción, l’une des collines de la ville. Lorsque je descends, au terminus, je n’ai plus qu’à emprunter un ascenseur urbain pour rejoindre le petit hôtel où j’ai mes habitudes, dans cette chambre nue qui donne sur le port rempli de chalutiers, de mouettes criardes et de porte-containers coréens. Là je m’installe devant la fenêtre, me berce de Valparaiso qui bruisse tout en bas, emplis mes poumons et mes yeux de toute la puissance du Pacifique, et peux écrire à loisir des histoires de sang, de meurtres minuscules et de raclement d’os : en règle générale il suffit de ne pas tirer le rideau, et de laisser faire. C’est une des conséquences de la magie des frontières et des déséquilibres.






Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

1er février 2016