Emmanuel Ruben | Largo Portugal, 2

Douro indigo

C’était dans la vieille maison tranquille au bord du fleuve…
Pessoa (trad. D. Touati)


Selon le mot fameux de Miguel Torga « l’universel, c’est le local moins les murs »,

Eh bien le voici le bled universel : car ici, justement, où les villages se font rares, les seuls murs sont des murets – petits murets de pierre sèche érigés non tant pour marquer ou délimiter le territoire que pour le consolider, le soutenir, éviter que tout ne s’effrite, que l’érosion ne défigure le paysage, que la pluie qu’on imagine violente, au printemps, les jours d’orage, ne ravine cette terre friable et n’emporte des pans entiers de vignes, la seule richesse ici, le seul or

Vus depuis la vitre du train, dans le halo de poussière jaune, ce sont des lignes plutôt que des murs – l’homme ici a ajouté le tremblé de ses lignes à celles de la nature, redoublant partout les courbes de niveau, surlignant les strates, épousant le relief ; la moindre parcelle étant striée de vignes et piquetée de saules ou d’oliviers



Plus bas, sur les rives du fleuve, que le train mord au plus près, si bien que par moments on croirait tanguer sur nos traverses, tchacatchac, tchacatchac, le vent joue dans les branches des peupliers et des eucalyptus, les échevèle, les force à remonter le flot, à contrecourant, comme les vagues



Et, tournant les pages de mon carnet, je me dis que c’est ainsi qu’il faudrait dessiner : dessiner comme un peuplier, dessiner comme un eucalyptus, griffer l’air, effleurer le papier, laisser les feuilles s’éparpiller derrière soi, ne pas appuyer, glisser toujours, et se moquer des regards – des touristes français ont pris place en face, un couple, la cinquantaine ; lui (boudeur) lit un bouquin d’histoire, elle (le visage tourné vers le soleil) se contente de lire le paysage en clignant des yeux

Et c’est peut-être ainsi qu’il faudrait écrire – ne jamais revenir en arrière, laisser les mots courir couler rouler sur la page, les rayer s’il le faut mais laisser les ratures à vif, ne pas soigner, ne pas cicatriser, ne pas cautériser la phrase

Faire confiance au tumulte, faire confiance au mouvement –

double mouvement du fleuve qui s’écoule et du train qui le remonte

Cri des essieux, sifflets, bavardages, et l’écho des vieux couplets qui retentit sur les petits panneaux bleus

Paredes Marco de Canaveses Peso da Regua Folgosa Pinhão
Tchacatchac tchacatchac

Il n’y a que les hoquets des vieux trains bondés qui sachent raviver le souvenir des gestes, assouplir le poignet crispé

ne te laisse pas distraire, continue à écrire & dessiner dans la hâte et le risque de tout rater, écrire & dessiner sans rien avoir à perdre, écrire & dessiner dans les cahots du hasard et à moitié de mémoire, comme si tu voulais retenir ce qui s’enfuit déjà, ce paysage fluvial et fugitif que tu ne reverras peut-être pas.

L’idéal serait de trouver les bonnes couleurs, tu pourrais sortir ta bouteille et ta boîte d’aquarelle mais au rythme où va le train, avec tous ces clapotis, tu risquerais d’inonder ton siège et de barbouiller tes voisins – le vieux Français se lèverait, le visage rouge, outré, Monsieur, vous en avez mis partout, vous avez salopé mon livre, sa femme tâcherait de le calmer, voyons Roger, blablabla

– un tunnel ferait diversion –

L’ouest s’éloignera, l’est se rapprochera, le soleil cognera à la vitre, le vent aura l’haleine sèche et hantée des arrière-pays, le ciel sera d’un bleu dur,

les viaducs et les ponts suspendus se succèderont de loin en loin, les villages perchés se nicheront à flanc de falaise et se retireront bientôt, et puis le paysage sera de plus en plus dépouillé



pour trouer le vide, les mots devraient suffire alors, les mots hauts en couleurs, les mots vifs et joyeux, les vieux jurons, les vieux proverbes

écoute ces voix qui te ramènent au-delà des montagnes aux collines de ton enfance

tu comprends mieux pourquoi ta vieille tante aimait autant Miguel Torga – lequel avait chanté ces collines inconnues d’elle – que son très précieux Giono :

l’universel c’est le local plus les rivières,

et rien n’est plus vrai dans ce pays de Tras-Os-Montes

c’est-à-dire d’au-delà des monts

que traverse ce très vieux fleuve venu d’Espagne

le long lac serpentin du Douro sera comme une mer torrentueuse, les collines se seront secouées de leurs mauvaises pierres, elles ne courberont plus l’échine sous le ciel bleu, partout le vent s’engouffrera et plus rien ne pourra faire barrage au soleil ; la lumière sera diffuse, rayonnante, on nagera dans de l’or pur, il n’y aura plus rien de la mesquinerie compartimentée des contrées méditerranéennes, ce sera un paysage assoupi, nostalgique, en dormance qui s’ouvrira devant vous

vous descendrez sur les quais, dans la torpeur accablante de midi

vous emprunterez la petite route en lacets qui grimpe entre les vignes,

vous hésiterez à déranger deux hommes perchés sur une échelle, par près de quarante degrés à l’ombre ;

les deux hommes qui consolident un muret se tourneront vers vous ;

sur leurs visages où le soleil a cogné cogné cogné, sur leurs visages cuivrés, devenus pierreux, schisteux, presque noirs à force de lumière ; sur leurs front ridés de momies incas où le siècle a tracé ses sillons ; sur leurs sourires ébahis par l’été ; dans leurs les yeux rieurs qui se sont retirés tout au fond des paupières, petits yeux bleus ou verts comme on en voit souvent ici,

tu verras des regards, des sourires, des visages que tu connais

tu ne comprendras pas leur langage mais tu devineras leurs paroles

lorsqu’ils t’expliqueront comment on fait le vin, comment les vendanges sont une fête qui réunit toute la contrée pendant des semaines, comment les vieux et les moins vieux piétinent le raisin bras dessus bras dessous en chantant des refrains paillards

tu te demanderas à part toi

Pourquoi sont-ils allés piller de l’or outremer quand tant d’or vivant coulait sous leurs pieds ?

Ce pays tout en longueur qui n’est qu’une bande de terre entre mer et montagnes ; ce pays où tous les fleuves s’en vont vers le couchant ne leur suffisait pas ?

Habitué que je suis à l’autre bout de l’Europe, je me sens pourtant chez moi ici, dans ce pays rivage, dans ce pays frontière

Et je pourrais rester ici des heures, sur ce balcon, sur ce quai, sur cette terrasse inondée de soleil où la roche n’affleure jamais, où la pierre s’empile toujours à hauteur d’homme

Et je pourrais rester ici des années, entouré d’azulejos, entouré de cet indigo très doux, qui est la seule couleur qui me manquerait

si je devais me contenter des lignes, si je devais ne plus voir le monde qu’en noir et blanc.

8 février 2016