Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 41. Hasards

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Il avait beau savoir qu’il n’existerait pas si ses parents ne s’étaient pas rencontrés par hasard dans les transports en commun quelques décennies plus tôt en raison d’une grève surprise des pompistes, ni si sa grand-mère paternelle ne s’était pas foulée une cheville en descendant un sentier abrupt quelque part dans les Cévennes, ce qui lui avait permis de faire la connaissance d’un infirmier qui serait son grand-père, et pas davantage si un de ses bisaïeux maternels n’avait pas contracté une affection pulmonaire rarissime dans les jungles de Bornéo, grâce à quoi il était resté immobilisé dans un hôpital militaire où il avait fait la connaissance d’une jeune recrue qui devint son meilleur ami et dont la sœur, qu’il rencontrerait plus tard en France lors d’un dîner, serait sa bisaïeule, chacune de ces infimes conjectures, et une infinité d’autres encore, étant absolument nécessaire à son arrivée sur terre parmi les vivants ‒ il avait beau savoir tout cela et bien d’autres choses encore, comme le fait que l’apparition des Homo sapiens, quelques millions d’années plus tôt, sans quoi il n’existerait bien entendu pas non plus, était somme toute assez aléatoire et demeurerait probablement non reproductible s’il était possible de rembobiner le cours du temps et de redémarrer l’histoire de l’évolution, tout comme l’était celle, encore plus loin dans le puits du temps, des vertébrés, dont l’ancêtre, le premier des chordés nommé « Pikaia » avait, par chance et grâce à une succession de hasards tout aussi peu reproductibles, survécu voici 510 millions d’années lors de la grande extinction qui avait suivi l’extraordinaire explosion des formes de vie présentes dans le fameux « schiste de Burgess » qui révèle l’existence, pendant vingt millions d’années, d’une faune incroyablement riche et diversifiée, avec une multiplicité de schémas organisationnels totalement inédits et très étranges a posteriori comme des animaux à cinq yeux et une trompe frontale terminée par une pince (« Opabina ») ou d’autres encore pouvant être assimilés à des arthropodes par leur partie inférieure, et à des chordés dotés de nageoire caudale par leur partie postérieure (« Nectocaris »), toute une faune riche, immense et variée donc, mais sans descendance aucune en raison de la grande extinction de – 510 Ma, sauf pour quelques-unes de ses composantes, dont le minuscule (4 cms) « Pikaia », ancêtre des vertébrés et, bien plus tard, des Homo sapiens, sans quoi il ne serait pas là non plus (« les aspects actuels du vivant, avait-il lu quelque part, ne sont pas le résultat d’une évolution lente fondée sur l’accumulation et le progrès mais ont été mis en place par une profonde décimation, probablement accomplie sur la base d’un fort principe de loterie ») – il avait beau savoir, donc, que sa présence sur terre devait beaucoup à l’infinie conjonction de milliards de hasards uniques et non reproductibles et très peu, voire pas du tout, à une quelconque nécessité, il restait convaincu de l’unicité de son expérience vitale, et imaginait que le monde, partout et toujours, lui faisait signe, à lui et à lui seul.






Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

8 février 2016