L’effet Wittgenstein, de Jean Frémon

Aussi illisible qu’on tienne l’œuvre de Wittgenstein, elle n’en entretient pas moins d’étroits rapports avec la littérature. Qu’une œuvre puisse devenir opaque à force d’être claire, irrationnelle à force de logique, poétique à force de ne pas tenir ses promesses - ne sont-ce pas là autant d’arguments qui jouent en faveur du philosophe qui rêvait d’une philosophie écrite en poèmes ?

Quoi qu’on en pense, l’œuvre de Wittgenstein a nourri nombre d’intelligences non philosophiques, de cerveaux non philosophes, de lecteurs artistes ou écrivains. Preuve en est cet Effet Wittgenstein dont Jean Frémon se fait l’écho.

L’idée selon laquelle, une œuvre, quelle qu’elle soit, trouve sa vérité ou son accomplissement, sa traduction, hors de ses propres plates bandes, est une idée réjouissante. En d’autres termes, la littérature peut avoir raison de la philosophie, la peinture de la poésie, l’architecture de la musique, etc. l’essentiel étant de sortir de chez soi et d’aller voir ailleurs.

Wittgenstein voulait que le langage ordinaire ait raison du langage philosophique, qu’aucune langue de bois ne puisse s’arroger le privilège de détenir une vérité. Cette exigence fut telle qu’elle mina le langage au point d’en faire une aire du soupçon - que Nathalie Sarraute me passe ce jeu de mots. C’est plutôt réjouissant le soupçon, surtout lorsque ça donne des formules de ce genre :

« L’explication est une sorte de fausse corniche qui ne soutient rien. »

Jean Frémon a-t-il pris à la lettre cette formule que l’on trouve dans Les Recherches philosophiques ? je n’en sais rien, mais ce que je constate c’est que sa plume va allègre au travers des problèmes et des questions, tel le fauve ou le chasseur dans la brousse.

Si la philosophie échoue dans sa traque de la vérité, peut-on dire a contrario que la littérature tient sa promesse qui consisterait à convoquer son monde, à le rendre présent ? Pas sûr. A moins que l’animal soit une métaphore, mais de quoi ? Car en effet, il y a tout un bestiaire dans cet « Effet Wittgenstein », toute une population non-humaine (éléphants, léopards, ours, etc.). Comme s’il fallait là aussi, comme dans le domaine de l’art, quitter son domaine, son territoire, explorer l’inconnu. On y croise notamment « le sanglier de Wittgenstein », à moins qu’il ne s’agisse que des traces qu’il a laissées, des dégâts qu’il a causés. La littérature est un jeu dont le lecteur recherche ou invente les règles, faute de les trouver.

Pourquoi l’animal ? parce qu’il serait dépositaire de la profondeur (philosophique) à laquelle l’être humain peut prétendre sans jamais l’atteindre. L’être humain est condamné à la surface et son langage ne répond jamais plus à l’exigence de rigueur que lui assigne le philosophe que lorsqu’il fait dans la tautologie :

« La couleur du citron est jaune citron.
La couleur de la taupe est taupe. »

Jean Frémon ne nous dit pas comment il passe de l’animal à la couleur, mais nous le comprenons. Qu’il nous demande ce que nous comprenons, et nous voilà dans l’incapacité de le dire. Ce que tout le monde comprendra.

Pas d’homme sans animal donc, sans animaux.
Pas de village sans idiot non plus, de langage qui ne balbutie.

Le cercle wittgensteinien déconcerte dans la mesure où il ramène aux commencements : grognements, barrissements, truismes aux allures d’oracles (comment savoir ?). Au fond, on se demande quoi faire de la chose, de ce qui est là. Peut-on se contenter de voir, de regarder, de décrire ? C’est aussi la question de Kounellis, selon Frémon, quand celui-ci choisit d’exposer du charbon plutôt qu’un tableau noir : « Une tonne de charbon est morale, écrit Frémon, elle pèse son poids de couleur. »

Ce serait un premier « effet Wittgenstein » : montrer la chose plutôt que de chercher à la représenter adéquatement (un effet « esthétique »).

« Quand je lis Wittgenstein, une voix venue d’ailleurs me traite de crétin et, on ne sait pourquoi, je ne m’en offusque pas. Au contraire, j’y reviens, j’y prends plaisir. »

*

Wittgenstein n’a quasiment pas publié de son vivant. Il s’est quand même exprimé sur la manière qu’il avait de concevoir un livre : un parcours, ou plutôt des parcours. Des allées et venues, des errances, des « esquisses de paysage » devant finir par former « le tableau d’un paysage ». Toujours cette manie d’en appeler à autre chose que le langage pour tenter de définir ce qu’il pourrait être ou former : une image. Mais comme on ne saurait tout voir d’un livre, c’est davantage au concept d’album qu’il faudrait se référer. Un flipbook donnant à voir l’image animée d’un concept (celui de compréhension par exemple), à moins qu’il ne s’agisse de visualiser le philosophe en train de courir après une image ou un mot. Que les Recherches commencent par une citation de saint Augustin nous rappellerait au besoin qu’il n’y a pas vraiment de commencement ou que tout - à commencer par la parole - a commencé depuis bien longtemps. Quant à finir...

Jean Frémon a hérité de quelque chose quant au livre, une image éclatée ou plurielle, fragmentaire, d’après la totalité. Règne un certain disparate qui s’accommode très bien du ressassement ou de la répétition. On n’avance pas vraiment, on reprend, on repasse par les mêmes chemins mais en les abordant sous un autre angle. Si la polyphonie est courante en littérature, elle est plutôt rare en philosophie. L’affirmation de plusieurs points de vue ruine l’effet de vérité ou même de conviction. Quoi penser alors ? Le dernier à parler serait-il celui qui a raison ?

« Tout est pareil et je ne reconnais plus rien. »
Question de point de vue.

L’effet Wittgenstein est un effet de désaccord ou de piétinement, un effet d’insistance et parfois de rupture : silence. C’est que l’autre a raccroché.

En d’autres termes : l’effet Wittgenstein est aussi un effet de ventriloquie.

Le livre, telle une averse, s’arrête aussi soudainement qu’il a commencé.

*

Quelle que soit sa vitesse ou sa lenteur, sa durée, le livre veut faire image. Celui de Jean Frémon n’échappe pas à cette règle, si c’en est une. Les dessins d’Etel Adnam nous le rappelle : fruits, compotier. L’espace brûlant du compotier, comme disait Char. De peinture et de peintre il est question à la fin du livre, de tombeau, de tableau qui conserve la vie ou son souvenir, le corps du défunt sous l’espèce de cendres. Peinture mémoire ou ex-voto. Mais qu’est-ce qui est souhaité ? L’art n’est-il pas parfois un souhait sans objet et souhaiter sous la plume de l’écrivain un verbe intransitif ?

De toute évidence le poème cherche aussi à faire tombeau, et là où la peinture cherche à faire langage le texte devient image, visage, portrait. Le médium se renie doucement, il migre vers ce qu’il n’est pas ou pas encore. Le nom devient personne, L.W. ne dit plus rien. Peut-être rit-il comme l’enfant juché sur les épaules de sa mère qui traverse cet ouvrage. Au lecteur de choisir l’image qui lui conviendra, à lui de revêtir les lettres du masque qui leur sied le mieux.

Pascal Gibourg - 8 février 2016