Le bouquet empoisonné de Thomas Hürlimann

Quarante roses, roman de Thomas Hürlimann traduit de l’allemand par Fedora Wesseler, a paru aux éditions Verdier.





Quarante roses. C’est le bouquet que Marie reçoit pour son anniversaire.
Cela dure depuis son mariage à dix-neuf ans, mais à l’âge de quarante, le temps s’est figé.
Désormais, chaque 29 août, Marie reçoit quarante roses de son mari, Max Meier.
Marie Meier alias Marie-Miroir laisse Louise la gouvernante s’occuper des fleurs pendant que Marie-Étoile, - son nom de pianiste, un nom de rêve, un rêve tout simplement -, alias Marie Minet - son nom de naissance, son nom d’immigrée, son nom de Juive -, pose les mains sur le piano fermé dans l’Atelier attenant à la maison familiale. Les mains ou les pensées, car on ne saura jamais vraiment si la vie de Marie se déroule dedans ou dehors, dans sa tête et ses rêves ou bien dans le miroir que lui tendent le monde et le mari, un homme parti de rien et parvenu en haut de l’échelle sociale quarante ans après sa rencontre avec Marie.

Thomas Hürlimann compose un livre envoûtant à partir de ces quarante roses, un bouquet magnifique et pourrissant.
Il joue avec le temps, ses promesses et ses mensonges. Marie Minet, arrière-petite-fille de tailleur juif venu de Galicie (province d’Europe de l’Est), orpheline de mère, élevée par un père amateur de musique, répétiteur de piano, mise à l’abri dans un pensionnat religieux par un frère prêtre pendant la Deuxième Guerre mondiale, échappée grâce à un subterfuge qui se révélera être un piège plus grand que le masque hypocrite de la religion : le mariage et le rôle de First Lady.
Le mari a un appétit d’ogre, des ambitions politiques notoires, des amitiés troubles, des accords implicites, un animal féroce sous son amour éperdu pour la petite Marie, un peu plus jeune que lui, bien sûr, « Passionnément, Marie ».
Autour d’eux, les masques se multiplient, les sacrifices seront sans pitié, l’art, la beauté et la liberté ne doivent en rien entraver une carrière. Il faut savoir renoncer et faire renoncer quand on est gens du monde et de la haute sphère.
Les mots ne sont jamais prononcés, Hürlimann fait preuve d’une empathie sensible envers tous ses personnages et, tandis que la construction de son livre, comme un boa constrictor, étrangle lentement les uns et les autres, sa langue magnifique fait vibrer un paysage, croire en la pureté d’un désir, espérer en l’avènement de la vie, s’élever au son d’une sonate de Schubert.

La tonalité du livre est de prime abord joyeuse, entraînante, elle reflète la jeunesse et la beauté de Marie, sa personnalité puissante. « Je ne te crois pas capable de ce courage. Tu vas peut-être me prendre pour une snob, darling : je méprise les lâches », dit-elle à Max, elle n’a pas encore trente ans à l’époque.
Cette vitalité, cette farouche indépendance, Hürlimann la laisse à Marie tout au long du livre, et, cependant, sa vie s’effrite inexorablement. C’est ainsi que la déchirure se fait, imperceptiblement jusqu’au moment où Marie nomme sa propre scission en Marie-Miroir et Marie-Étoile. On sait alors qu’il n’y aura plus d’unité possible, mais on continue, lecteurs et personnages, à faire comme si. On retourne au temps de l’enfance et du piano, au temps des promenades dans le parc alors qu’un immeuble en béton fait désormais de l’ombre à la maison et que les grands arbres tombent les uns derrière les autres comme dans La Cerisaie de Tchékhov.

On fait comme si la vie ne partait pas en lambeaux. Qui ne s’accroche à ses rêves ? Qui ne pactise avec soi-même ? Il semble parfois qu’il n’y ait pas de limites. L’Histoire mondiale, à cet égard, est un modèle implacable et fascinant, Hürlimann n’en fait pas mystère. Mais tout cela se passe dans l’élégance la plus parfaite, puisqu’on est entre gens de bonne société, entre dîners mondains et séances chez le coiffeur, qui fut peintre en d’autres temps. Puisque la Suisse est un pays neutre, puisque le lac redevient toujours lisse et brillant.
Sous le glaçage, le gâteau moisit. Il arrive un moment où le bouquet de quarante roses ne donne plus le change, les pertes sont visibles à l’œil nu, le miroir est grossissant. De brèves séquences se répètent ici et là, des dialogues comme des mauvais souvenirs, où quelques mots, quelques images varient qui font dérailler la raison et tomber les illusions.

Depuis le début, pourtant, discrètement de petites phrases sonnent comme des coups de gong : « Sitôt gagné, sitôt perdu », ou encore, « Eh bien, dit-elle en souriant, une partie de nous part très loin, l’autre reste ici. Manifestement, il y a dans la vie de moments où on est coupé en deux ».
Des phrases de tout temps. Prononcées alors même qu’on n’en est pas là, non, on n’en est pas là, à moins que depuis toujours cette famille ait caché la perte d’une identité profonde, une identité vraie sous l’apparence de la réussite ? Qu’en était-il, en réalité, des dons de Marie pour le piano ? La scène du concours d’entrée est magistrale, du pur théâtre. De la comédie ?
Ainsi avance Hürlimann, à coups de petits signes qu’on oublie — les armoiries sur la façade de la maison, une paire de ciseaux de tailleur —, et de scènes spectaculaires dont le cinéma ferait son miel.
Cet écrivain suisse de langue allemande a beaucoup publié dans son pays et reste relativement peu connu en France, malgré quelques livres déjà traduits et édités. Les éditions Verdier nous ouvrent une porte épatante dans l’univers de Thomas Hürlimann. À quand la suite ?

Claudine Galea.

15 février 2016