« Dépérir » est-il le contraire de « périr » ?

Safe, le premier roman de Lucie Taïeb, vient de paraître aux éditions de l’Ogre.

Lucie Taïeb est à l’origine, avec Marie de Quatrebarbes, du passionnant dossier Traduire qui vient de s’ouvrir sur remue.

Lire ses textes sur remue.






Si les mots aident à mesurer l’écart entre soi et le monde (que ce soit pour le déplorer ou s’en conforter), quelle langue — même la sienne — n’est pas d’abord étrangère ? Il est question de traduction dans Safe, il est question d’établir ce qu’il s’agit au juste de traduire : l’écart ou les éléments de l’écart : soi, le monde. Au début du roman, celle qui a pris la parole à la première personne, celle dont Lucie Taïeb nous raconte ensuite l’histoire à la troisième personne — à la fois la même et une autre —, cherche à traduire le mot safe.

Safe était l’un de ces mots. Qui ne se laissait pas traduire. Qui n’avait pas d’équivalent, pas d’adjectif qui en français lui aurait correspondu. On le « rendait » sans difficulté. En sécurité, protégé, à l’abri — cela ne posait pas de problème. Mais elle rêvait d’un texte où elle aurait traduit safe par safe. Où elle ne l’aurait pas traduit.

Un peu plus loin, traduire ce mot conduit à mettre au jour l’univers de langage auquel il introduit :

Prends soin de toi. Prends soin de toi pour me protéger. Lave-toi les mains. Avant et après le repas. Lave-toi le sexe. Avant et après le sexe. Lave-toi la bouche. Avant et après. Prends soin de toi pour ne pas me contaminer. Je ne sais pas ce que tu as, mais je ne veux pas être contaminée. Je t’aime, prends soin de toi. Va bien. Et si possible marche droit.

La traduction a mis en œuvre un travail souterrain : passer du je au elle, puis revenir du elle au je à qui des voix sans nom s’adressent. Et aussi glisser, sans se blesser, des circonstances de lieux et de temps aux verbes d’une action possible :
lâcher ses cheveux
ôter ses vêtements
causer la perte
évoquer sa maladie
perdre la conscience du temps
décrire un paradoxe étrange.
Il est notable que la forme négative ne change rien au statut de l’action exposée : « ne pas entendre une voix métallique », c’est dire d’abord qu’une voix métallique se fait entendre. Certes elle ne l’entend pas, mais la voix existe, d’autres l’entendent.

C’est expliciter la difficulté qu’il y a à vouloir comprendre le texte-source de sa propre vie et non plus d’une autre. Car justement sa vie, finalement, est-elle bien à elle ou à je ? Ou a-t-elle été remplacée par le regard que les autres portent dessus ? Une soustraction puis une retraduction ont-elles été opérées à son insu au point que le désir de disparaître soudain s’impose ?

Des images insistent dans ce charroi incessant de déséquilibres et d’incompréhensions : une nuée d’enfants, la lande écossaise, un chien, un renard, un demi-pamplemousse rose, un sous-sol plongé dans la pénombre, une pièce couverte de carreaux de porcelaine, sept frères transformés en corbeaux qui la sauvent du bûcher allumé par un conte… Des présences : une mère, des sœurs, une amie, les ombres d’un nous. Mais à quoi se fier quand une étrange épidémie vénérienne s’empare des corps au point de mettre la France en danger ? La mise en quarantaine est-elle une mesure de protection ou de relégation ? La même situation, le même lieu, la même langue s’affichent tour à tour comme alliés ou adversaires. Par exemple « défaire » est bien souvent le contraire de « faire », mais « dépérir » est-il le contraire de « périr » ? Non, il en est le prologue, peut-être l’espoir. Rien ne semble à même d’expliquer, de remédier à la plongée dans la zone d’écart entre la langue et le monde que traverse je, elle.

Si j’étais moi […] nous serions plusieurs et nous nous tairions. Je me tairais. Quand je serai moi je me tairai. J’aurai sans cesse ton goût en bouche et ne voudrai rien en dissiper.

Safe est le roman des refus réciproques : ce qui, du monde, se refuse et ce que, de ce monde, refuse la voix narratrice : être « normale », adaptée, en bonne santé (selon leurs critères, les critères des autres), être guérie (par eux). Et quand, par hypothèse, le mot safe se révèle être l’acronyme de SAge-FEmme, comment l’intégrer dans la remontée à la surface [1] ?

Dans le roman de Lucie Taïeb , l’expérience de la dépossession de soi par le langage — quand le langage est pourtant le seul espoir — nous donne à comprendre, au plus près des mots, la façon dont le langage organise, désorganise, dans le meilleur des cas réorganise les relations tendues entre la polyphonie du dedans et l’unicité exigée par l’existence au-dehors.

Dominique Dussidour - 18 février 2016

[1Safe est également le titre d’un film de Todd Haynes (1995) dont sont extraites les citations en anglais dans le roman, nous apprend une note en fin d’ouvrage. Carol, nom du personnage principal, est-il un singulier possible de « carreau » ?