Spinoza in China de Marc Perrin | Une lecture par Charles Robinson

"Alors. On le voit marcher au milieu d’immeubles de vingt ou trente étages dans ce quartier grand comme une ville. On le voit, peut-être, en train de déjà flipper sa petite race relativement au fait qu’il commence à penser, peut-être, au chemin du retour, incertain. Et. Alors. Peut-être. Ernesto est-il en train de se demander si par hasard, une race, ce ne serait pas ça : une race, ce serait juste la peur, ou parfois la terreur, relative au chemin d’un retour super incertain.
Que peut une enfance invoquée en nous ?
Ouvrir la possibilité d’énoncer les conditions de sa présence au monde, sans hériter des conditions communément admises.
Que peut un adulte convoqué dans une enfance en nous ?
Lier ces énoncés de l’enfance aux conditions communes concrètes afin d’établir une forme de vie qui ne dénie pas le réel."

Ernesto est le nom donné dans Spinoza in China à une coïncidence d’enfance et d’adulte.

Spinoza in China appartient à la forme du sur-journal : le journal intime devenu super-héros littéraire, en tout cas équipé d’un masque, d’une cape pour voler, et de bottes rouges pour gambader loin du Narcisse à lunettes qui origine tout journal (rapport Clark Kent / Superman). Il rejoue le récit du voyage initiatique où Spinoza est un vieux maître au kung-fu sentencieux, lent et précis, qui énonce les conditions-koan de l’émancipation : pour sortir des corps aliénés la joie est nécessaire ; la joie est la victoire de l’être agissant sur les jouissances idéologiques des branlettes en chambre ; sa victoire ne vaut que par les victoires amies qui ont lieu autour ; le capitalisme offre une remise de 10 % sur les passions tristes et une coque rose à fleurs dès le troisième achat d’un mépris ; etc.

Sur-journal
___ Où Émancipation est autre chose que le nom d’une vieille ville triste dans un espace soviétique brûlé par sa propre poussière.
___ Où voyager revient inlassablement au même point, mais plus vieux.
___ Où donc, voyager, ne vaut que pour ce que tu ajoutes au voyage (alternative : vieillir dans le vent).
___ Où s’annonce une forme de vie qui mêle la joie, des nous, des toi & moi pigeon-taureau = les animaux érotiques.
___ Où je ne suis pas du monde si celui-ci n’est aucunement visible sur mon visage (libre traduction).
___ Où Perfect day quelquefois = toi & moi & nous & une bière fraîche & l’idée que le monde des idées n’est pas voué aux seules idées.
___ Où Ernesto est en train de dénaître : soit « Ernesto » une possibilité pour l’auteur Marc Perrin de ne pas ajouter un « je » aux proliférants « je » du monde & soit « dénaître » la possibilité de dénouer le fil des origines pour tresser individuellement des brins passés-présent.
___ Où n’avoir plus peur en solo = symphonie polyphonique ouverte à tous, apporter gâteaux et/ou boissons et paroles sincères.
___ Où le capitalisme organisant le règne des affects tristes, la reprise individuelle de ses affects heureux, bénéfiques, est une première victoire.
___ Où la victoire n’a de sens que par la multiplication des victoires amies.
___ Où le fait d’avoir un corps préalable à la volonté n’exclut pas la production pied à pied d’une forme de vie.

Comme tout super-héros, le livre possède des super-pouvoirs. Par exemple : un pouvoir Chabada-love qui change la rencontre amoureuse en super-possibilité. Ou un pouvoir Oui-Oui et la gomme magique qui transforme le réel en lieu des actions communes, concomitantes, accueillantes, favorables. Un pouvoir On va pas se mentir, sorte de rayons X qui distinguent hyper bien entre ceux qu’on peut aimer et ceux que I would prefer not to. Enfin, un pouvoir Baudruche gonflable pour faire jouer au ballon des soldats, un touriste, un cinéaste, sur la place Tian’anmen, dans une scène pop et colorée, faite non de fraternisation, mais de coexistence dans la dépense joyeuse des énergies.
Si la notion de tour-opérateur a un sens, c’est au sens du jonglage mental et poétique, entre les espaces de bataille politique, les souvenirs d’enfance, les récits d’implications, de participations et d’amorces. Celle d’une pensée qui traverse les mauvaises nouvelles du monde, pour, via la décision et la joie, via les amitiés et la vie amoureuse, produire une forme de vie bonne et fructueuse. Par perfection et par réalité j’entends la même chose, est-il écrit sur son polo bleu, c’est-à-dire : toute intensité supérieure à celle que je produis est virtuelle, donc inférieure à celle que je produis, et aussi : les intensités sont toujours en mouvement, en extension, j’y travaille, bienvenue à ceux qui veulent partager.

En résumé, dans les malheurs du monde, un livre fait le pari d’énoncer une façon de se tenir debout, proche et vivant. Et annonce pour cela un programme de publications en cinq volumes, parce que chez les super-héros : l’aventure continue.

Et pour se faire une idée plus claire, le texte flue par ici :
http://spinozainchina.wordpress.com/


Marc Perrin, Spinoza in China, Éditions Dernier Télégramme, 2011/2015.

Cette lecture a été initialement publiée sur le site de Charles Robinson.

On retrouve ici et , les textes de Marc Perrin et de Charles Robinson sur remue.net.

20 février 2016