Laurence Werner David | Soleil entier 1/3

La violence du temps déchire l’âme.
Par la déchirure entre l’éternité.

Simone Weil

Au dessus d’Abbey Court House le ciel brille. Sa clarté strie à grand éclat vertical les fenêtres de la bâtisse alors que le reste du paysage s’immobilise dans la pénombre. De minuscules jets d’arrosage humectent en permanence les allées de géraniums ainsi que le bosquet de magnolias qui cache la moitié des chambres d’hôtes situées au rez-de-chaussée. Le parc est traversé d’un ruisseau aux milliers d’ombres remuant des algues qui affleurent, disparaissent et parfois refluent à la surface de l’eau. De St Peter Port il m’a suffit d’une demie heure à pied pour atteindre cette petite maison esseulée à l’intérieur des terres, ceinte de murets au pied desquels on vient de tondre la pelouse.
A un kilomètre d’Abbey Court, plus au sud, après Hauteville House et suivant le sillon qui mène au cœur du bois du Val des Terres, il existe une autre maison, beaucoup plus grande, aux colonnades blanches, dont les marches autrefois craquaient sous le velours des tapis, les chats y sommeillaient sur les velours épais, tandis que la poupée rose d’une fillette exerçait ses premiers pas sur la poutrelle de bois d’une fenêtre.
D’un côté les collines et de l’autre la mer.
Belvédère Field est le seul endroit au monde qui m’intéresse.
Un lieu pourtant dont j’ai pu dire que je n’y passerai jamais plus. Que mon souvenir a sans doute rendu imprécis et ambigu, mais qui n’a cessé de renaître de ses cendres, et de m’attendre depuis des années.

Mon hôtesse m’a présenté ma chambre. Elle est la plus éloignée de l’entrée des trois chambres qu’elle loue : poutres apparentes et tapisserie sobre pour toute décoration. J’ai posé ma valise, bu un peu d’eau, et j’ai poussé les volets entrebâillés : les lumières n’ont pas varié, elles stagnent, rivées au milieu du jardin. A l’ombre de rosiers sauvages, un homme et une femme, la soixantaine chacun, sirotent une boisson aux teintes dorées. Leurs coudes appuient sur une table en pierre. Lui plus retiré dans son monde qu’elle ; l’un et l’autre nez et visage fins.
La femme s’est retournée un instant vers la maison, puis a passé la main devant ses yeux. Elle vient de reprendre sa paille en tirant sur une jambe de son pantalon en toile. Ils ont l’air tranquilles, presque indolents.

Le dernier été Martha, ma mère, m’habillait d’un bermuda blanc et d’un t-shirt à rayures foncées sur lequel elle enfilait, dès que nous quittions le salon, deux bouées à mes bras d’enfant. Dans le sentier je courais devant elle et je guettais son apparition depuis notre crique couverte de bruyères. Elle arrivait essoufflée : elle craignait que le soleil brûle ma peau qui était blanche, presque autant que je perde pied dans la mer. Il y a trente ans la crique du Val était déserte, elle l’avait toujours connue ainsi, abandonnée aux buissons charnus et aux fleurs rouges et oranges, les mêmes disait-elle qu’au temps où ses parents l’emmenaient ici en vacances.
Ce dernier été où je l’avais attendue assise dans le sable, elle avait déposé ses sacs chargés de jeux et de magazines. Elle m’avait attiré à elle puis vers les vagues pour qu’elles nous portent ensemble plus au large. Sa nage traçait des cercles qui longtemps luisaient autour de nous. Le soleil étoilant les surfaces, les rocs dissimulés sous l’eau, le bout de la terre : c’était ça, le visage de ma mère.
L’été suivant, il n’y eut plus de ballon ni de pyramides sur le sable, ni passages secrets dans la mer. Plus d’odeur de crème qui pénètre la peau, ni de serviettes douces qui enveloppent le corps des mères et des filles, le sien si grand et si paisible. Plus jamais le bruit régulier des vagues quand nous nagions ensemble ni le crissement des voiles qu’on hisse dans une crique voisine. Même la plage s’efface dans mon souvenir. Après ?
Martha ne figure pas dans la voiture de luxe que je dessine cet été-là et qui nous emmène pourtant sur notre île. Qui, dans mon entourage proche, me promet que je ne m’y ennuierai pas puisque la famille qui va m’y accueillir a une petite fille de mon âge ? Une amie de ma mère qui m’explique que je dois laisser Martha travailler durant l’été ? N’importe qui veut se lier à moi à cet instant ?

La petite Lola avait les cheveux longs. Elle les attachait avec une pince vernie de voiliers jaunes, sa frange lui couvrait les sourcils. En nous coiffant un matin j’ai découvert qu’un gros grain de beauté obscurcissait son front. Je pouvais courir après elle toute la journée sans qu’elle ne s’épuise, ni ne veuille tacitement s’adonner à une activité moins sportive. Parfois parce qu’elle craignait la solitude, elle cédait. Nous feuilletions de poussiéreux albums de bandes dessinées ou faisions le tri de cartons de cartes postales noir et blanc toutes relatives à la vie commerçante et portuaire de St Peter Port. Les Giehse, ses parents, possédaient un cheval magnifique mais sans vigueur qu’il laissait paître dans un enclos voisin. En fin d’après-midi le père de Lola nous hissait l’une derrière l’autre sur la selle, appliquant ses doigts dans le dos de la dernière montée, et c’était presque toujours moi car Lola n’aimait rien tant que caresser l’encolure de son animal. Ils vivaient à Belvédère Field la majeure partie de l’année. Mr Giehse s’enfermait régulièrement dans son bureau : des croquis de plantes et de fleurs animaient les murs de sa pièce, les mêmes qu’on retrouvait plus détaillés dans les livres qui pesaient sur ses étagères. Gabrielle Giehse s’installait sur le gazon de mousse, à l’ombre d’un parasol, lisait et fumait, ses pensées semblaient si secrètes que personne ne venait la déranger, pas plus Mr Giehse que sa fille. C’est elle qui, parfois, pour un conseil ponctuel, technique, sollicitait son mari quand celui-ci s’aventurait dans le jardin. Elle se levait de sa chaise longue en fin d’après-midi et prenait un chemin de traverse pour aller vers la mer. On ne la voyait plus pendant une heure ou deux. Quand elle revenait, elle se dévêtait : sa poitrine nue laissait voir le halo de ses mamelons qu’elle avait très noir et qui, une seconde, me faisait détourner la tête du côté de Lola. Mais Lola comme Gabrielle souriaient ; je m’efforçais de les imiter. Après dîner ils buvaient une infusion de vanille qu’ils mélangeaient dans du vin. Les premiers jours Lola voulut que je participe à ce rituel. J’ai fini par aimer cette odeur parfumée, plus âpre que le thé que ma mère me donnait le matin.
Je n’avais jamais croisé la famille Giehse auparavant. Pourtant nous devions vivre dans la même proximité depuis des années, chaque été.

Je claque la porte de ma chambre d’hôte et je rejoins le Val des Terres par Prince Albert’s road. La fraîcheur des bois de chaque côté des rues diffuse une petite bruine douce venant des arroseurs automatiques. Au loin, le toit de la maison des Giehse apparaît au dessus des arbres, gigantesque sous le soleil cru. Sur la route qui serpente jusqu’à Belvédère Field, puis vers la mer, les bois deviennent une forêt qui grandit soudain. Je suis au pied de la maison. Derrière le portail je perçois des rires et des mains qui battent par rafales. Je sonne. J’ai les bras qui fourmillent. Une femme, les cheveux en désordre, m’ouvre. Un homme arrive près d’elle. Les nouveaux propriétaires. Ils n’ont pas connu les Giehse qui ont vendu leur bien il y a cinq ans. « Entrez une seconde si vous voulez. » J’entre. Des fenêtres basses ont été ajoutées aux précédentes, des fraisiers se mêlent à des plantes grasses le long de la terrasse, un bassin rempli de nénuphars a été creusé à l’endroit où la mère de Lola s’allongeait chaque après-midi. Au fond du jardin voisin un cheval à la crinière sombre fixe le bas du Val. Jeune et fougueux, pas comme celui qui nous portait sur la vaste étendue d’herbe moelleuse. Les successeurs ont des invités chez eux, ma visite me rend mal à l’aise. Et je vois, juste avant de quitter la demeure, ce qu’hier les Giehse appelaient l’appendice de leur propriété : le hangar en brique où Gabrielle allait sécher ses vêtements et que Lola et moi utilisions comme point d’arrêts entre deux courses éperdues. Aujourd’hui sa porte est bloquée par une solide barre d’acier. L’avait-on condamnée dès après que l’accident eût lieu cet été-là ?
Lola venait d’inventer un nouveau jeu, un défi qui nous obligeait elle et moi à sauter d’un hangar haut d’au moins trois mètres. Cette fin d’après-midi personne ne nous vit, personne ne surprit nos rires nerveux. Elle mesurait une tête de plus que moi et ses jambes étaient longues et graciles ; elle chuta sur le dos. Une ambulance la transporta en urgence à l’hôpital Princess Elizabeth, elle fut opérée d’une fracture du coccyx et dut rester aliter pendant quinze jours. On lui administra des infiltrations quotidiennes à base de corticoïdes. Elle ne fut plus alors pour moi qu’une présence lointaine dont on ne me parlait presque jamais et que je ne vis que depuis la fenêtre de ma chambre, ou derrière la vitre de la Volkswagen de ses parents.

(Le deuxième épisode est ici)