Thomas Pietrois-Chabassier | Rêvé

Magie noire

À Ricardo

C’est de la magie noire qu’on professe ce soir sur le bord du vieux lac. On crie, on chamane, on fend l’air de grands bras agités. Autour d’un brasier gigantesque, en rond, des sorcières, des sorciers, en toges noires, lèvent les mains et leurs yeux sont de flammes. Des verrues sur les joues, des yeux clos, massacrés, des mains maigres et des poignets durs, ils rient tous en éclats, l’un après l’autre, parfois ensemble. Leurs langues pendent sur le bord des mâchoires. Dans l’eau, les reflets sombrent et les ondes les noient dans le feu qui panique. Il y a des elfes noirs, des vautours, perchés dans les branches de marbre. Du dessus, ils regardent, ce qu’on brûle dans la grande marmite. Les sorciers rient, ils éclatent, on n’entend plus que ça, triste soir, sur le lac, au fond de la marmite, c’est un enfant qui cuit.


L’heure bleue

Il y avait du silence, les hommes dansaient dans le vide et le noir, il n’y avait que les bruits de la ville, il n’y avait que le bruit des baisers nocturnes et des oiseaux de pluie, on entendait le miracle des fontaines, il y avait de la buée sur les vitres, on entendait le son des filles étincelantes, il y avait des camions, du champagne, des friandises de paille dorée, le soleil irradiait, les pas fleuraient les rues, et moi, je marchais droit, les oreilles pleines de ce bruit immense qu’est le silence astral. Et j’avançais, plus vite que le vent lui-même. Un homme criait sur un boucher que sa viande était sale. Une femme mendiait un euro pour l’hiver, une femme lui donnait. Et la nuit était claire comme le jour. Je filais dans les rues, le regard noir, les yeux froncés, il faisait froid. Au café, on servait de chaudes liqueurs. Les voitures passaient, on entendait le son de la vapeur, le petit bruit de la radio, la bouche du conducteur. A l’autre bout de la ville, la police abandonnait les frêles et se mettait en quête. L’alerte était donnée : Je marchais dans les rues, j’étais seul, je n’étais pas armé. Quand on n’est pas comme eux, il faut mourir par terre. Effrayé, révolté, je marchais dans les rues. La gare n’était pas loin, un train chaque heure. On entendait les anges des trottoirs, le son des animaux, le mouvement d’un nuage, des repas, des cocktails, des soirées, c’était le matin et le soir. Et les trams s’approchaient. Je croisais tous ces gens fous et tranquilles, quand la gare, enfin, je la vis. Je courus. Un homme très saoul, alors, traversa la grand place. Et cria. Il cria mon nom. Homeriphique. Il s’exclamait, il m’embrassait, il criait mon nom si fort qu’on entendait plus que ça. Il me crachait sur l’épaule et il sautait de joie. Avec son ventre sale, et ses habits de suie, sa bouteille à la main, il hurlait qu’il m’avait rencontré. La police m’avait. Ils me frappèrent. Alice, sauve-toi ! Compose, Alice, compose des mélodies ! Chante, Alice, et, Alice, sauve-toi !

9 mars 2016