Jérôme Bourdon | La Tante Agonie

Après "Je suis ma mère", ce texte est le deuxième d’une série provisoirement intitulée : "Les voix de nos mères". La série se prolonge par "La Nouvelle République".





Je n’avais jamais raconté. Jamais. Ils faisaient mal encore après toutes ces années, les commentaires assassins de ma tante et de ma grand-mère, il suffisait de les laisser remonter à la mémoire, comme des ordures jetées au fond du lac et qui s’obstinent et beuh, les revoilà qui nauséabondent en surface. Et si je m’efforçais de n’y plus penser les rêves se chargeaient de les faire revenir, avec leurs sillages de honte et de colère.

Honte, de n’avoir pas su, de n’avoir pas pu, de n’avoir pas été. Celui Qui Sauve Le Parent Malade. Colère, d’avoir été accusé de n’avoir pas sauvé.

J’ai été en thérapie, longtemps. « Ah, en face-à-face, pas allongé ? ». C’est comme ça qu’il m’a dit, mon copain Laurent, le roi de la psy, lui qui a fait six ans de freudienne et trois de lacanienne, comme il dit j’étais prédestiné martyr couché, Saint Laurent sur le grill, j’étais grillé dès le début.

Moi, jamais eu le courage ni l’envie de m’allonger sur le psychogril. Avec Laurent, on a rigolé, en faisant le projet d’ouvrir une chaîne de restaurants à ce nom, où les clients auraient bouffé leurs hamburgers, allongés mais pas comme des Romains, comme des patients freudiens, en racontant leurs malheurs…

Si je ne riais pas que me resterait-il, hein ma sœur ?

Allongé, je ne peux entendre ce mot sans penser à elle. C’est peut-être pour ça que la vrai psy horizontale, je n’ai jamais pu ? Explication psy pour mon refus de psy, le doc me l’a servie bien sûr, au début, lorsqu’il a voulu me persuader de m’allonger. No way, doc.

Même quand on commande le matin, à côté de moi, au bar du coin, son fantôme est là. Allongé. Un jour, au comptoir, j’entends « une mère allongée », dit d’une voix lasse. Je me retourne sous le choc, je regarde l’homme qui a prononcé ces mots, j’attends la suite d’un récit, « oui, c’est comme ça que je l’ai trouvée ». Rien ne vient, qu’un regard surpris, gêné. Le barman m’a vu, mésinterprète, m’explique d’un clin d’œil : « Oui, c’est original comme commande ». Je ne sais que répondre, il me sort d’embarras : « C’est original, un crème allongé – ah oui ». J’approuve en souriant.

Allongée. De tout son long. Je l’ai trop vue comme ça. Au début, quand elle était couchée sur son parquet (une grande mère, ma mère, un mètre soixante-dix-huit, papa s’est mal habitué à ses trois centimètres en moins, il nous l’a raconté, et puis c’est devenu le cadet de ses soucis), on la relevait. À deux, seuls. Frère et sœur. Il était parti, papa. Lourdement, lentement relevée, la mère, pour qu’au moins elle soit sur le canapé. Qu’elle cuve sur le canapé. Je croyais que c’était pour son confort, jusqu’à cette phrase de Claire un jour : « Ça nous fait moins honte comme ça, quand elle n’est pas par terre ». Je ne sais pas si c’est à cause de la phrase ou du poids croissant de notre mère (elle n’a pas fait dans l’alcool qui dessèche le corps, plutôt dans l’enflure), mais ça a été une des dernières fois où on ne l’a pas laissée sur le sol. En nage, je l’ai regardée. Je me suis regardé. J’ai vu l’avenir d’un fils qui regarderait sa mère au sol. J’affronterai ça. Elle ? Là où elle était, elle s’en foutait. L’inconfort, c’était le mien.

Des heures, des heures à cuver l’incuvable, au début le vin, et puis la bière « pour boire moins », donc elle buvait plus pour assurer la dose, bien sûr, et puis retour au cognac, et puis la bière dite sans alcool, elle en buvait tellement avec le sourire aux lèvres, « ça ne me fait pas de mal, c’est sans », et ça l’enivrait tout de même, j’ai compris en déchiffrant l’étiquette, c’était un mensonge, il y a avait 0,5 ou 1%, ça la faisait surtout pisser plus, j’ai du mal à écrire, mais je dois. L’écrire. Ce qu’elle a été.

Le souvenir le plus bizarre d’après sa mort, c’est d’avoir descendu cinq caisses de cette bière infecte sur le trottoir. La Tourtel, boisson des imbéciles. Elle n’avait pas tout bu, de ses réserves que Claire et moi, vieux gamins qui s’illusionnaient encore d’espoir, on avait stockées dans l’appartement, comme un rempart contre un passé dont on se couperait enfin un jour, un barrage contre la marée toujours remontante.

À la fin, tout, tout, tout ce qui lui pissait dans la bouche, et sans se cacher même, après des années de lutte avec les alcools transparents dans les bouteilles d’eau, on en aurait pleuré Claire et moi chaque fois qu’on débouchait la bouteille, mettait le nez dedans et que montaient les vapeurs de la grappa, de la poire, de la vodka. C’est le pire, la vodka, elle se planque bien tandis que les alcools sucrés collent aux parois, avec un peu d’expérience on peut les repérer en remuant la bouteille, ou même en la regardant sans rien toucher, sans bouger, détecteur de liqueur c’est ma méditation disait Claire, elle a gardé l’humour jusqu’au bout des vomis, des médecins SOS qui nous regardaient compatissants et tristes avec leurs conseils plus ou moins imbéciles, sauf pour les expérimentés qui savent l’ampleur de la pandémie, et deux fois nous avaient donné l’adresse de réunions d’enfants d’alcooliques. Jamais eu l’envie ou le courage d’y aller non plus, et à la fin, bien sûr, une fois nettoyés les vomis, éconduits les gentils docteurs conseilleurs, il y avait eu les urgences, car allongée elle l’était profond, dans le coma éthylique, combien je ne fais plus le compte, comme tous les canapés dégueulasses de nos salons, toutes les salles d’urgences se ressemblent après vingt ans et trois quartiers de Paris car elle a déménagé en série bien sûr, elle buvait ses appartements les uns après les autres, incroyable le fric que l’alcool entraîne dans son sillage, elle a tout bu notre enfance nos fêtes et notre adolescence, on a épongé les dettes jusqu’après sa mort, elle donnait encore à nourrir ma colère, il fallait qu’elle continue de nous enlever quelque chose. Même partie elle continuait de nous bouffer la vie et le peu de fric qu’elle aurait pu au moins nous laisser.

Claire a pris ça mieux que moi comme toujours, comme tout le reste. Claire a vécu mieux que moi : « Elle ne me devait rien, et je préfère ne rien lui devoir ».

Ah merde, je repars, ça ne m’a pas fait du bien, cette histoire, je n’aurais pas dû. Ou peut-être que si, peut-être que c’était bien de raconter car si je peux écrire maintenant c’est parce que j’ai raconté, très loin de vous, vous pouvez m’écouter encore, s’il vous plaît ne faites pas que me lire, écoutez mon histoire. Assis, à mon bureau, le micro à la bouche, dans ma forêt de livres et de papiers, dans ma citadelle d’où je repousse le mieux les assauts du passé, mon temple mon abri souterrain ma tour de garde mon sacro-saint travail, c’est de là justement que j’ai pu, sur un coup de tête. Raconter ma mère allongée.

Allongée, c’est comme ça qu’on l’a trouvé morte. Comme elle ne lui répondait pas au téléphone, Claire m’a appelé, heureusement on est arrivés juste ensemble à l’appart, chacun son double de clef à la main. Prêts depuis longtemps. Le corps. Pas besoin de s’approcher. Soudain l’absence absolue de cette respiration ivre, lourde, encombrée, qu’on connaissait si bien. Claire a commencé à déconner, on dirait qu’elle est morte chez Sigmund, non, sur son canapé, le petit coussin sous la tête, la bibliothèque derrière avec les beaux-livres en cuir. En temps de cuite ordinaire, j’aurais dit chez Sigmund c’était mieux tenu. Là J’ai senti ma jalousie, je n’avais pas les forces de Claire la mieux-armée, ne les aurai jamais. J’ai rassemblé à grand peine le courage de répliquer tout de suite « ah tu fais chier, un peu de silence, laisse-moi tranquille avec tes vannes », elle a continué pourtant elle ne peut pas s’empêcher, c’est sa survie qui me faisait du bien d’habitude mais là non, pas quand maman meurt, pas quand arrive ce moment que j’attendais tant, depuis des années. Que je craignais tant. Que même maintenant je ne sais pas dire si. Je ne sais pas dire que.

J’étais content.

De la voir morte.

Car je voulais le silence au-dedans de moi, au moins pour comprendre ce qui me tombait dessus. Le soulagement montait, c’est vrai, mais j’ai pensé à celui du condamné qui entend les gardiens venir au petit matin pour le traîner vers l’exécution attendue depuis des mois. La guillotine c’est une grande habituée de mes cauchemars, depuis ces gravures funestes du manuel d’histoire, et je ne veux plus entendre la voix du psy, la guillotine, OUI ? MmmmMMMMmmm ? Allez docteur je vous les fais toutes la circoncision la castration le bouchon qui saute et le sang-sperme-whisky qui jaillit, dans ma génération on a tous mariné dans les métaphores psy ; pas que ça nous ait beaucoup éclairé le monde, plutôt tout transformé en obsession freudienne. La guillotine ; je ne l’ai même pas raconté à Claire ce cauchemar, pas envie d’entendre encore ses vannes et son rire que j’aime tant mais qui parfois me blesse, m’invalide. J’aurais voulu savoir rire comme ça.

Je n’ai pas ri j’ai raconté. J’écris. L’écriture c’est mon rire solitaire.

Claire a tenu le silence, dans le temps que je rassemblais l’énergie pour appeler les services funéraires, les proches attendraient, il était onze heures et demi du soir et de toutes façons les « proches » ne méritaient plus ce nom, tant ils s’étaient éloignés au fil des ans, ils attendraient qu’on les rattrape à l’autre bout des lignes interminables de ce maudit téléphone, il fallait d’abord organiser l’enterrement, se confronter à la question de ce capharnaüm immonde amoncelé depuis des années contre nos supplications, bon dieu qu’est-ce que ça supplie un enfant d’alcoolo arrête de boire range un peu mange un peu arrête de boire appelle le patron préviens du retard arrête de boire paye tes factures remplis tes formulaires ceux du chômage aussi remplis un peu ton assiette préviens-nous arrête de boire arrête arrête arrête arrête de venir dans mes cauchemars et de boire là-bas aussi au plus profond de ma tête dis maintenant que tu es morte tu ne viendras plus dis. DIS ?

J’étais comme ça dans mes pensées, après avoir échangé trois phrases métalliques avec les services funéraires, « nous serons là dans une heure pour prendre la dépouille », et Claire n’a pas pu s’empêcher, elle devait rompre le silence : « Au moins elle est pas morte comme Bonzo étouffée dans son propre vomi ». Je n’aime pas les percussions mais j’aime assez ma sœur et ses cultes pour savoir que c’est du batteur de Led Zeppelin qu’elle parlait, elle, la punk percussionniste en analyse. Il n’est pas une de nos activités qui ne me paraissent reliées à la lutte contre, contre sa mère, enfin la nôtre, enfin l’alcoolo morte éternellement, ma sœur tu m’exaspères et je t’admire moi je fuis dans les livres et les mots, je ne me coltine pas le monde, et mon sens de l’humour reste fragile et sans toi s’éteindrait, dur de garder le sens de l’humour quand le premier coup de téléphone aux urgences on doit le passer à combien, neuf ans je crois, pas de chiffre, je ne veux pas jouer à Cosette, mais je me sentais très petit et très vieux en même temps, j’étais seul dans l’appart, Claire à seize ans foutait le camp tout le temps, après le bac à l’arraché elle a fait un Tour du Monde, je sais qu’elle s’en veut, elle m’a demandé pardon mais moi je ne lui en voulais pas de partir, je l’enviais à crever, j’enviais le sacro-saint égocentrisme nécessaire, et d’avoir pris ses cliques, ses claques et ses bongos qu’elle a trimballés en rendant dingues tous les mecs des hostels à punaises où elle dormait, comme elle m’a fait rire au retour, c’était un bon mois, un répit, maman se battait encore avec la retombée définitive, et puis, une de ses plus belle cuites une semaine après le retour de sa fille, elle m’avait dit pourtant « au retour de Claire je serai sobre », c’était vrai au fond mais pas comme je croyais. Juste pour le retour. Et puis. Va savoir. « J’ai eu du nez », comme Claire a dit. Les urgences elle est allée seule. « Je te dois ça au minimum ». Pourtant, je me suis senti seul dans l’appart, j’aurais voulu être là-bas, à Saint-Louis, avec Claire, pour être avec maman écroulée, mais sachant que je n’étais pas seul dans ce tunnel.

C’est tout ça qui revenait dans un bouillon de larmes, mes larmes à moi, je n’avais pas pleuré depuis des années, enfin pleuré sur la mémoire de maman, pas depuis l’enterrement je crois, je n’y pensais plus mes rêves se chargeaient de penser pour moi, mes rêves pensent à ma mère toute la nuit, le jour j’essaie de penser à ma vie, au fond ça résume assez bien mon emploi de dix ans de temps.

Dix ans de temps et puis ce lien, sur mon iPhone, au milieu de la nuit. J’étais réveillé je pensais à un long texte que je n’arrivais pas à finir et je surfais sans fin sur les nouvelles du monde et :

http://www.theguardian.com/lifeandstyle/video/2015/feb/06/mother-drank-death-grandma-blames-me-agony-aunt-problem-video

C’était le Guardian, mon petit snobisme, une autre fuite, un sous-tunnel dans le tunnel du boulot et des écrans, ma musique à moi c’est l’anglais, maman quand elle me voyait avec mes gros Penguins me disait avec ton anglais tu iras en Californie, tu feras comme Claire tu me laisseras tomber (Claire un jour m’a dit ce qu’elle avait balancé à maman quand je n’étais pas là : « Pas besoin de te laisser tomber tu tombes très bien toute seule »).

En fait de Californie j’ai quitté le 16ème arrondissement où elle habitait et suis allé jusqu’au 14ème, c’était l’époque du générique télé : Santa Barbara j’ai le mal de vivre, je me souviens de ce générique car maman le chantait quand elle était ivre. Je ne suis jamais allé plus loin que cette Californie-là.

Non, l’anglais c’était ma citadelle intérieure à moi tout seul mes romans mes journaux mes nouvelles du monde la librairie Shakespeare et Compagnie où je parle anglais avec les vendeurs qui me disent ah vous avez vécu longtemps hors de France, je suis flatté chaque fois comme un gamin qui reçoit une bonne note, comme si mes parents me félicitaient, mais au fil des ans les vendeurs auront bientôt l’âge d’être mes gamins, tant pis je continue de me rassurer à l’amabilité d’anonymes vendeurs dans une boutique qui sent le bois les livres et la poussière, une boutique peuplé d’âmes et de tant d’histoires au plus loin de la mienne.

Ça m’a intrigué, le lien du Guardian, je n’avais jamais remarqué leurs vidéos de thérapie. J’ai ouvert, j’ai mis le casque pour bien comprendre, et je l’ai réécouté, sept ou huit fois, le type racontait ce qui m’était arrivé, avec un accent superbritannique qui me faisait rire, comme si ça dégonflait le chagrin. Et la « agony aunt », j’ai appris l’expression, était filmée de face avec une mèche mauve dans le gris, une grande jupe verte, incrustée contre un joli dessin, des petites maisons anglaises tellement rassurantes, dans les yeux elle me disait : « It was a lot easier for your grandmother and your aunt to blame you, instead of admitting there was nothing they could do, they could have done. The truth is : they should have told you this, exactly, there is nothing you can do but live your own life ». À trois heures du matin, des larmes de reconnaissance, à regarder mon iPhone comme un petit ange tombé du ciel, je le tenais dans mes deux mains précieusement.

À la quatrième écoute je comprenais chaque mot. C’était difficile en plus il y avait un piano très doux en background, l’anglais c’est une langue morte que je ranime pour moi tout seul, mais là j’ai eu envie de le parler vraiment. De raconter. Et j’ai fait ça, immédiatement, j’ai pris le téléphone, il était quatre heures du matin. J’ai appelé, c’est un voicemail qui m’a répondu, j’ai eu envie de dire merci, merci au +4420 3353 3841.

Et j’ai raconté, en anglais, deux souvenirs.

Pas l’alcool de maman, non. Pas directement. Ça j’avais déjà raconté, au psy, à Claire.

Ce n’est pas ça qui fait le plus mal.

Le mal c’est aussi, quand on se croit enfin éloigné du mal, qu’on le tient à distance, et qu’on vient vous dire : tu es coupable du mal qu’on t’a fait. Tu aurais pu faire autrement (Ah bon ? Comment ? La faire enfermer au pain sec et à l’eau ?).

C’est pour cela que je raconte plus facilement les chutes et les urgences, et le combat ensemble, et le front frère et sœur, que le blâme reçu. Les blâmes. Deux surtout, venus de deux personnes si chères, que je croyais des appuis, deux mères de remplacement qui m’ont déserté, en quelques phrases. Comme si un mur où je pouvais prendre appui s’était révélé de papier. Déchiré d’un seul coup, et la chute infiniment répétée chaque fois que je pense à elle avec l’espoir d’être aimé, que je panique de déception, cherchant comme un oiseau affolé où se poser, chaque fois ne trouve pas, il faut repartir vivre sans l’appui parental, ni l’authentique, ni le substitut. Il n’y a pas de parent, la génération au-dessus est aux abonnés absents. Occupée d’elle-même, ou de vous blâmer, c’est tout.

Et voilà ce que j’ai dit, d’une traite, au Guardian, caché au fond de ma nuit, indifférent à mon accent, aux fautes que je faisais sûrement : ce jour où j’arrive en courant à la maison chez grand-mère, on était en vacances on m’avait mis seul dans la petite maison avec maman bon dieu, et c’est là, au téléphone en anglais tant d’années après, que j’ai compris la bizarrerie… De me laisser, seul avec maman dans cet état… Le message que ça m’envoyait, c’est ta mère démerde toi… Bref je trouve maman dans sa posture comateuse, mais sur la table de nuit une grand boîte de phénotruc vide, en plus de la bouteille du Johnny and Beam ou… , ça se mélange encore dans ma tête les noms de médocs et d’alcool, pour faire bref on dira du HypnoWalker, je cours à l’autre maison, c’était tôt pour les vacances, seule grand-mère était levée, j’ai été tellement content de la voir, et, guillotine : « Je vais appeler le médecin, mais il faut que tu saches combien ta mère est déçue par toi et ta sœur, vous devez mieux la soutenir, c’est vous qui devez la sortir de là ». Voilà, on était responsables, et jusqu’à ce que grand-mère meure, des années après, sans avoir pu sortir sa fille de l’alcool, il y a une vague justice, elle nous le redirait de tous ses silences, de tous ses regards. J’ai été sympa, je suis allé à son enterrement, pour moi elle était morte le jour de cette phrase, des années avant.

Et puis. Quatre ou cinq ans après la phrase de la grand-mère, la tante a remis ça, au téléphone. Je m’étais autorisé un mois loin de Paris, à seize ans bon dieu, des grandes vacances, bien nommées, fier d’avoir pu prendre un peu. Un peu de temps. De temps à moi, me croyant libre. Appuyé, non plus à la grand-mère, mais à cette tante, de l’autre côté de la famille, à la mode de Bretagne, qui nous avait pris en affection. Claire était repartie, on s’était engueulés avant les vacances, une engueulade majeure, on a eu du mal à s’en remettre, il a fallu, plus tard, oh si tard, les psys de chaque côté pour comprendre comme la maladie nous avait jetés l’un contre l’autre. Mais avant que Claire ne revienne, il y avait eu sur un répondeur de chambre d’hôtel la voix de la tante, Myriam, ce prénom adoré devenu à jamais synonyme de trahison, lorsque j’ai écouté, trois fois, à m’en tordre l’estomac mais je ne voulais ne pouvais pas croire : « Mon chéri (ce mot que j’aimais, dit avec des pincettes, égoutté de toute tendresse), votre mère est à l’hôpital, heureusement qu’on était là Olivier et moi, mais c’est quand même à ses enfants de… », j’ai oublié la suite, « c’est quand même à ses enfants de » ça suffisait. Je n’ai jamais compris la raison de ce retournement. Peut-être que j’avais imaginé l’affection reçue ? Qu’elle a toujours été convenable et gentiment froide ? Je ne veux plus la connaître. Ne la connaîtrai jamais.

Ce qui est drôle, avec ma confession au Guardian, enfin, j’ai imaginé comme ça que dans les bureaux du journal, peut-être pas tout à fait déserts, ma voix résonnait, au centre de Londres, elle devait toucher quelqu’un en direct, c’est que le soulagement est venu dès que j’ai posé le téléphone. Oh je me réjouissais d’entendre la réponse de la psy. On nous expliquait que toutes les réponses n’aboutissaient pas sur le site, n’étaient pas toutes « publiées », et de toutes façons, mon histoire ressemblait trop à celle du type, mais qu’elle répondait personnellement à tous, on recevait un code d’accès avec le message. Parler, déjà, m’a fait du bien. Mais j’attendais, aussi, la réponse, ma réponse de ma tante Agonie, j’avais envie de la voir en vidéo, avec sa mèche violette si cool, et ses yeux braqués vers moi, sûrs et tendres.

Je n’ai pas demandé qu’on déguise ma voix, non, je n’avais pas envie de raconter au monde mais de toute façon, il y avait une chance sur mille pour qu’une connaissance, pour que Claire, je ne peux penser qu’à Claire, tombe dessus. Claire continue de s’éclater, elle est devenue batteuse dans un groupe à Toulouse, « je gagnotte ma vida mais je m’éclate petit frère », et moi j’ai toujours pensé que sur sa grosse caisse elle avait eu envie de peindre le visage de maman, elle aurait dû, ça lui aurait fait un début de légende, la batteuse qui casse la gueule à sa mère à chaque concert. Tiens, je vais lui raconter, j’entends déjà son rire.

Une semaine après, Claire m’a envoyé un mail, elle avait vu la vidéo ! C’est si bête. Son guitariste est un anglais, un fan du Guardian, ils l’ont mise sur le site, finalement, ma question avec la réponse de la tante Agonie, j’étais moins banal que je croyais. Et comme Claire elle n’a pas mes complexes, et tout son groupe connaît les détails de l’enfance, son guitariste l’a appelé en lui disant, « il y a un français avec un accent épouvantable qui raconte une histoire de mère comme la tienne ». Elle s’est moquée bien sûr : « Frérot, j’ai été surprise que ça t’ait fait autant de mal les commentaires de ces andouilles. Elles n’ont jamais rien compris. Tu aurais dû me raconter. Mon anglais est nul mais j’ai pas eu de mal à te comprendre. Ce que j’ai préféré c’est quand tu as dit à la fin, sur un ton tragique : zis is for mi, and olsso for maïe sisteure, olveau she will probably never ir zis. Tu as dû faire pleurer dans les chaumières anglaises ». Elle a écrit son email comme ça. J’ai ri, ri aux larmes, le fou rire m’a secoué, j’ai pensé qu’elle a dû sentir mon rire, à huit cent kilomètres de là, qu’on était ensemble comme on ne l’avait pas été depuis longtemps.

C’est tout petit le web, finalement, la seule personne que j’y ai vraiment rencontrée c’est ma propre soeur. Son mail m’a fait du bien, autant j’en suis sûr, sinon plus que la réponse de la tante Agonie, que je vais savourer maintenant, mon pardon de nulle part, pour moi tout seul jeté à tous les vents.