Les mues de Hanns Zischler

La fille aux papiers d’agrumes de Hanns Zischler, traduit de l’allemand par Jean Torrent, a paru aux éditions Christian Bourgois, collection Détroits.





Papiers d’agrumes. L’association des deux termes, des deux matières est étrange. Et belle. Comme l’est le récit de Hanns Zischler. Peut-être que son regard décentré — il est d’abord acteur et réalisateur, mais aussi photographe et essayiste — lui donne une liberté de mouvement et de ton pour entrer en littérature.

L’histoire d’Elsa qui habite depuis peu dans les montagnes (les Alpes bavaroises) est une rêverie. Cette adolescente vit une sorte d’exil : elle a quitté la ville de Dresde avec son père après la mort de sa mère, elle boîte, elle est « à part » dans le village et à l’école.
Toutefois, elle a quelques amis, le garçon Pauli, la nouvelle fille arrivée d’Angleterre Saskia (prénom de la femme de Rembrandt), le professeur Kapuste, la marchande qui lui donne les papiers enveloppant les fruits.
Ce sont les années 1950, mais on pourrait être dans un autre siècle ou maintenant ou encore demain. Les faits historiques seraient différents, mais leur ombre portée creuserait de la même façon le dessin délicat de ce portrait de jeune fille
Des chapitres de quelques pages tracent le cheminement intérieur d’Elsa que tout effarouche et émerveille. Un récit d’initiation, le passage de l’enfance à l’âge adulte, en cet état incertain, fragile et puissant de l’adolescence.

C’est bref, une centaine de pages. Cette brièveté semble augmentée par la forme elliptique du récit. Hanns Zischler procède par petites touches, relève certains faits, en laisse d’autres dans l’ombre. Il s’agit moins de raconter que de laisser ressentir. À l’image de ces papiers finement imprimés qu’on trouve encore parfois — c’est devenu rare — sur les oranges venues de Sicile. Images en noir et blanc : le visage d’une femme, un sphinx, un paysage. Elsa collectionne ces papiers dont la texture dit à la fois l’éphémère et l’appel de l’ailleurs. Ce voyage en soi est un voyage hors moi, ce moi trop étroit que le monde fait exploser quand on a treize, quatorze ans.

Saskia repart et écrit à Elsa. Pauli et Elsa font l’amour. Mues successives. Le monde est en train de basculer, bientôt la rêverie sera une trace blanche sur l’ardoise. Au seuil de devenir adulte et responsable, Elsa retient entre ses mains la trame de nos émotions secrètes, de nos désirs fondateurs, pour que la vie et l’Histoire ne les déchirent ni ne les effacent.

Claudine Galea

10 mars 2016