Alaska

"J’ai décidé de ressortir le fil / De reprendre le ruban de la route / Et de l’étirer", Jean-Claude Caër


On l’avait quitté au large de la Colombie britannique, dans l’archipel canadien de Haida Gwaii qu’il sillonnait en voyageur attentif, notant avec précision ce qu’il observait et ressentait sur place, relatant ses rencontres avec les habitants ou interrogeant la mémoire des lieux, et on le retrouve quelques années plus tard non loin de là, en Alaska, au nord-ouest du Canada, reparti pour un périple tout aussi concret et épatant.

« Je lis Montaigne, Le Voyage en Italie, avant d’aller vers le nord, le Klondike, le mont McKinley à 6200 mètres d’altitude, vers les grands glaciers. »

L’esprit de curiosité qui l’anime ne se dément jamais. S’il s’est, un temps, éloigné de ses proches, qu’il n’oublie pas pour autant, c’est pour découvrir, pour se familiariser avec cette « grande terre » qui le fascine, pour se frotter aux éléments (en l’occurrence la pluie, qui ne cesse durant son séjour) et pour côtoyer ceux qui vivent là. Il fait escale à Anchorage, la plus grande ville du territoire, y établit sa base arrière, habite dans une vieille maison en bois et se promène dans cette cité « quadrillée et quasi militaire » qui reste pourtant proche, hormis le port où l’activité est intense, de la nature et d’un certain monde sauvage.

« Au petit matin sous le ciel nuageux
C’est une ville étrange qu’Anchorage
Pas un passant je suis le seul homme qui marche
Seulement des voitures
Qui roulent dans de larges avenues
Qui vont vers la mort
Et qui m’éclaboussent »

Ici, et il en va de même aux abords de Juneau, la capitale, ou sur l’île de Kodiak, ou à Sitka, sur celle de Baranof, l’ours est omniprésent. On s’en méfie beaucoup, on le chasse aussi, on le vénère également. Il est sur ses terres. On en surprend parfois quelques uns en train de festoyer en « mangeant des palourdes géantes / pour accumuler des réserves de graisse avant l’hiver glacé qui les attend ».

« Il fait un sale temps
Et j’ai un œil ensanglanté
Le temps s’annonce très incertain
Jusqu’à mon départ pour Sitka.
Mais ce soir, par bonheur, je mangerai des fajitas d’ours
Et je boirais un Chardonnay Bonterra. »

Impossible, circulant dans ces parages rugueux, faisant halte ici ou là, dans ce vaste territoire (acheté par les États-Unis à la Russie en 1867) de ne pas évoquer les grands aventuriers (et explorateurs) que furent, en ces mêmes lieux, ou à proximité, James Cook, Vitus Béring et Jack London. Jean-Claude Caër ne peut les oublier. Ils sont non seulement logés dans sa mémoire mais aussi nichés dans son imaginaire. Il les convoque volontiers et les accompagne un instant en touchant de près des sites qui leur furent chers.

« Certains navigateurs ont longtemps cherché le passage du Nord-Ouest
James Cook arriva à Cook Inlet en 1778
(Maintenant Anchorage).
Il avait cherché le passage dans les mers sombres et glacées
Mais il fut tué à Hawaï lors de son troisième voyage.
D’autres suivirent. Vitus Béring fut le premier
À le découvrir sans le savoir.

Mais ceux qui le guident, qui lui permettent de mieux saisir la réalité, restent évidemment ces hommes et femmes qu’il rencontre longuement. Il partage leur quotidien. Les nomme. Explique ce qu’ils font. Il les cite parfois. Rappelle l’ingéniosité des Athabascan (les ancêtres des Apaches et des Navajos, présents en Alaska depuis des milliers d’années). Se sent parfois un peu perdu, debout au milieu des Totem poles qui se dressent çà et là. Et réussit, de poème en poème, à tisser le fil d’un récit extrêmement narratif qui n’est pas très éloigné du journal de voyage.


Jean-Claude Caër : Alaska, éditions Le Bruit du temps.

Jacques Josse - 11 mars 2016