Ces auteures-là

On ne sait pas trop ce qui s’est passé au sommet de la Maison Gallimard.
Les uns évoquent une sorte d’inconscient de comité, d’autres parlent d’un surmoi éditorial. On ignore d’ailleurs si ça se situe dans la tête. En ville les commentaires vont bon train.
La digue subitement brisée découlait-elle de la malédiction de saint Paul (« Les femmes se tairont en public, et ne chanteront pas ») ; ou participait-elle d’une tenace réminiscence de la loi salique ?
Toujours est-il qu’au cinq centième titre de poésie ­— ô soudaine poussée printanière — deux femmes francophones vivantes, Vénus Khoury-Ghata et Annise Kolz, font une entrée fracassante.
Sur l’autre rive, une autre excellente nouvelle est la parution d’ouvrages de poèmes aux éditions des Femmes-Antoinette Fouque. Ce fut le cas avec Catherine Weinzaepflen, et notamment son émouvant Avec Ingeborg.
Voici que paraît Ces pères-là [1] de Jacqueline Merville, qui avait publié déjà huit romans et récits chez le même éditeur, tandis que ses livres de poèmes paraissaient sous d’autres auspices.
Avec Jacqueline Merville, la formule : « un petit poème, ça ne peut pas faire de mal » est risquée.
On se souvient d’une soirée à l’Espace des femmes, en juin 2014, au cours de laquelle Jacqueline Merville lut un poème en réaction au viol collectif d’une femme à Delhi. L’auteure entama le cri par le chuchotement, d’une voix d’alto ­— quasi androgyne — la gravité et le ton ont monté au fur jusqu’à la démesure, le poing frappait le guéridon, et la vague nous a toutes emportées. Nous étions bouleversées.
Nous n’avons pas oublié quand le poème écorche.
Depuis une dizaine d’années, Jacqueline Merville, par le poème, ou par le récit, a entrepris avec la force d’une Elfriede Jelinek, la fresque macabre des violences faites aux femmes, à partir de son expérience vécue. L’auteure porte la parole de celles qui se taisent. La violence peut survenir hors genre, d’un cataclysme comme le tsunami, dont elle fut une rescapée (The Black Sunday). Elle provient d’un Africain qui viole les femmes des villages (Presque africaine). Elle survient de la violence administrative, ou des raideurs de la société nécrosée contre l’adolescence (Jusqu’à ma petite) ou contre l’esprit frêle (Juste une fin du monde [2]).
La langue des « mal-pères » domine. Elle impose d’abord un nom. La parole est un instrument, et il écrase. La parole des pères accable ; leur absence de parole navre autant. Il reste aux filles « nos patois de silencieuses qui se rebiffent / quelle mauvaise langue de nous ! » Dans leur maison parfaite, seule la mère entre. Elles ne veulent plus « coudre des dentelles / napper le vilain dans du beau ».
Alors elles s’éloignent de la cuisine, se rapprochent des nuages, épousent une langue non paternelle. Elles veulent ébrécher le malheur : « Cette malchance dès la naissance : pas eu le bon père ».
Oui, elles épousent une langue non paternelle.
Elles inventent leur langue, construite sur l’ébranlement des certitudes patriarcales, déterminée mais cimentée au doute ; scellée sur des savoirs qui ne détiennent pas. Le poète longtemps affirma son savoir ; la poète elle, affirma la géographie du doute. Dickinson ; Doolittle ; Morley ; Bachmann ; Rosselli ; Albiach ; Collobert ; Rouzier.
Il fallut la perspicacité de John Keats pour pressentir cette zone de doute constitutive de l’œuvre (dans une lettre de 1818 à son frère). Il lui fallut une anima de génie pour nommer cet endroit, le Penetralium du mystère et du doute. Il fallut en outre le génie de Charles Olson pour relier, dans une série de conférences au Black Mountain College [3], les arts de la post-histoire au principe de Keats.
Oui, les arts poétiques ne peuvent se passer des poètes femmes.
La conception de Ces pères-là est tri-sémique. Comme pour contraster aux puissantes strophes de la colère, un second climat poétique évoque des vallons nébuleux, dominant la rivière en débâcle au fond de soi. D’une part la concentration ; d’autre part l’évaporation. L’italique renforce la lente et apparente douceur. En page de gauche comme en contrepoint, neuf lavis graffités de Jacqueline Merville, chez qui la pratique picturale est autant affirmée que le principe poétique.
Un livre tout écrit au bâton.

Patrick Beurard-Valdoye.






Jacqueline Merville signe son livre au stand des éditions Des Femmes-Antoinette Fouque (M42) au Salon du livre de Paris le samedi 19 mars 2016 de 16 h à 18 h.

[1Jacqueline Merville : Ces pères-là, Des Femmes-Antoinette Fouque. 102 pages. 16 euros

[2L’Escampette, 2008.

[3Charles Olson : The Special View of history, Oyez, Berkeley, 1970. Hélas non traduit en français. Cf. mon Gadjo-Migrandt (Poésie / Flammarion).