Quignard de loin en loin

Il y a du parti-pris chez Quignard et même peut-être de la mauvaise foi, si l’on veut bien désigner par là l’aveuglement volontaire à ce qui n’est pas de notre bord. De ce fait, il y aurait une sorte d’inanité à chercher à le contredire, à produire une contre-argumentation face à ce qu’il affirme ou décrète. Quignard ne cherche pas à convaincre, il cherche à gagner son lecteur par un coup de cœur. Si on l’en croit, il ne se soucie pas même de son lecteur, mais cette incurie fait partie de sa méthode : celui qui ne cherche pas à se faire aimer séduit par là même, il emporte sans le vouloir - ou l’inverse.

Dans son ouvrage paru en 2014 intitulé Critique du jugement, Quignard réaffirmait sa volonté de ne plus en être, de ne plus appartenir. Trente ans après avoir claqué la porte des Editions Gallimard où il était lecteur, il réitère. Une conversion ne se réduit pas à un moment extatique, à une vision ou à une décision. Elle se construit dans le temps de l’après, c’est pour cela qu’on peut comprendre que si Quignard s’est converti à la solitude dans ces années 90, il ne cesse depuis d’apporter des pierres supplémentaires à l’édifice de sa solitude essentielle ou créatrice. Cependant, précisons-le, cet éloignement n’est pas un enfermement, la distance que l’auteur prend vis-à-vis de tout est à la source d’un jaillissement, d’une fécondité dont il peut d’autant plus facilement partager les fruits que la reconnaissance est là. Rien ne semble devoir limiter la production de Quignard, ses livres fleurissent à chaque saison, ils s’arrangent de tous les climats, ses terres ont beau changer elles ne cessent de donner. Même quand il décide de mettre un terme ou une limite à un domaine ou un territoire (Dernier royaume, par exemple), cela semble sinon inutile presque formel, l’écriture continuant à pousser telle une plante vivace se moquant des obstacles, des murailles ou mieux encore s’appuyant sur ce qui tend à la limiter pour affirmer sa liberté, son indifférence, sa préciosité ou sa gratuité.

Défendre sa place

On peut s’étonner je crois de ce qu’un auteur prônant l’affranchissement de toute contrainte n’en éprouve pas moins la nécessité de défendre ses choix ou sa place - sa non place, la perte nécessaire de tout siège. C’est ce que j’ai cru pouvoir appeler sa mauvaise foi. Aussi érudit qu’il se montre, aussi brillant styliste (l’anecdote ou la pointe de style valant argument), une force souterraine semble être au fondement de toute construction ou édification littéraires. On pourrait choisir d’appeler cela « une contrainte à penser » ou un « sentiment porteur », l’essentiel étant de comprendre que c’est de ce point que tout part et retourne, sorte de ventre ou de bouche insatiables, de vide fécond ou de noirceur musicale d’où tout résonne. Question d’affect, et non pas de jugement - à moins que l’on considère que les choix du cœur ressortissent encore du jugement dont on cherchait à s’affranchir.
Quignard reconnait l’existence de la faiblesse - fut un temps où l’extinction de voix était à la source de sa prise de parole et comme la main invisible qui ne cessait de lui rappeler la menace d’un étranglement. Mais cela n’altère en rien sa propension à décréter, à asserter. Il ne dit pas son mal ou ne le dit jamais sans lui adjoindre son bénéfice. Question de fierté, d’honnêteté (au sens de l’honnête homme, comme on disait jadis) ? La solitude et son lot de petits misères n’apparaissent jamais qu’à travers le filtre de la création ; l’impudeur elle-même semble avoir été conquise de haute lutte. Je partage en partie cela, et même quand une voix renâcle en moi, je sais que mes renâclements sont encore une manière sinon d’adhérer de pactiser. Au fond de ce pacte littéraire gît comme au fond des enfers une figure errante : et c’est celle du traître, que l’on se doit d’apprendre à aîmer, à laquelle on s’est peut-être depuis toujours identifié. Traître à la société, traître à la famille, traître à l’ami, à l’amante - et pour finir traître à soi, où subsiste peut-être la possibilité de se refaire en assumant l’inassumable, en le criant, en le publiant, en le jouant d’une manière ou d’une autre, sur toutes les scènes possibles : de la rue au théâtre, sans oublier l’intimité du papier, peut-être le lieu le plus exposé, le plus secrètement exposé.

La question de l’autre

Quignard a déclaré un jour avoir constaté en lui l’effondrement de tous les genres littéraires. L’écriture est alors devenue pour lui (exception faite peut-être de certains romans) un jeu dans la poussière des livres ou de la langue elle-même, une reconquête sur le vide, un carnaval où l’auteur se doit de disparaître pour laisser être son œuvre. Quignard pratique encore le fragment, et ce de manière inspirée, en dépit d’une mode qui a passé. Cet éclatement de l’espace de la pensée, cette explosion du temps, ces recoupements, ces enjambements temporels lui sont indispensables. C’est une question de respiration, de rythme, de danse ou de marche. Les frontières sont abolies, la démesure tient lieu de chambre ou de bureau. Et c’est là où, naïvement peut-être, je m’interroge sur la place laissé à l’autre dans un jeu où le « moi » est pour ainsi dire congédié d’office. La vastitude de l’œuvre et son altérité fondamentale, son altérité à soi, n’ont-elles pas pour corollaire la disparition d’autrui ? Alors que l’on entend ou que l’on peut lire qu’autrui est à la source d’un monde possible, il semblerait que chez le solitaire c’est exactement le contraire : c’est son absence qui permet la création, non pas une création narcissique et autocentrée, mais une création ayant à ce point intégré la différence que l’horizon de la rencontre s’en trouve chamboulé.
La dimension combative de l’œuvre de Quignard, son aspect parfois quasi pétitionnaire, relèvent de ce défi : maintenir l’existence du monde quand tout semble annoncer sa disparition, ou plutôt son évidement - car la forme persiste, l’apparence, c’est la matière qui s’amenuise, la densité de sens, la tension vers. On a pu parler de Montaigne au sujet de l’auteur des Petits traités, un esprit plus facétieux pourrait évoquer Don Quichotte. Un Don Quichotte qui se bat contre et pour, qui dénonce parfois, fustige, détruit, le monde et ses illusions, son cortège de faux-semblants. Quand j’évoque un monde de poussière, des silhouettes désincarnées, un spectacle charmant, fascinant mais, poussé à un certain point, factice et vain, livresque pourrait-on dire, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui lui donne consistance au-delà de l’œuvre qui en offre le reflet. Car qui pourrait se contenter de l’œuvre ? N’y a-t-il pas là, dans ce désir ou cette injonction à créer perpétuellement une folie ne pouvant aboutir qu’à un échec ?
Quignard prise l’apologue, ainsi qu’un autre penseur que j’estime également beaucoup : il s’agit de Giorgio Agamben. Celui-ci, au terme de ses Profanations, évoque Don Quichotte, un Don Quichotte au cinéma qui lacère l’écran qui dépeint les forfaits qui l’offusquent. Dans la salle, un jeune public encourage le chevalier à la triste figure à poursuivre son carnage - excepté une jeune fille qui pourrait être Dulcinée, laquelle se désespère de ne plus pouvoir profiter du spectacle. Et Agamben de conclure : « Que faire de nos imaginations ? Les aimer et y croire jusqu’au point de les détruire. » Et d’ajouter, légère pointe d’amertume, que le fait de voir le néant dont celles-ci se constituent délivre un enseignement qui nous permet de comprendre pourquoi « Dulcinée - que nous avons sauvée - ne peut pas nous aimer. » La question de savoir si l’on peut échapper au solipsisme (plutôt que de s’en réjouir) nous emporterait trop loin, mais comment ne pas la poser, dût-elle concerner un solipsisme sans « moi » ?

Pour aller plus loin : Pascal Quignard sur remue

Pascal Gibourg - 20 mars 2016